La Cité Saturne – entre poésie et science-fiction

cite-saturne-kana-1.jpgNotre histoire se passe dans un futur utopique, où les hommes se réfugient dans l’anneau gigantesque qu’ils ont construit autour de la Terre pour en préserver la nature. La surface de la planète est désormais inhabitée et tous les habitants vivent dans cette cité artificielle, divisée en différentes couches sociales. Certains vivent dans la riche partie supérieure de l’anneau, d’autres dans la partie inférieure, bien plus modeste. Entre les deux se situe la partie intermédiaire avec les écoles et les hôpitaux.

Le héros de notre histoire, Mitsu, est un habitant du monde inférieur. Il vient de terminer son école obligatoire et s’apprête à entrer dans le monde du travail. A l’instar de son père, disparu il y a quelques années lors d’un accident de métier, il souhaite devenir nettoyeur de vitres. Ainsi commence son apprentissage à l’extérieur des cloisons de l’anneau auprès de vieux Jin, un nettoyeur très expérimenté. A ses côté, il apprendra que ce dangereux métier exige patience, investissement et enthousiasme.

Le lecteur est tout de suite surpris par cette entrée en matière des plus originales. L’auteur, Iwaoka Hisae, nous avait déjà habitué à ce mélange délicieux de rêverie et de fantastique à travers un petit bijou de one-shot intitulé Yumenosoko. Ici le récit touche plutôt à la science-fiction mais s’attache toujours une portée très poétique et contemplative. Différentes problématiques sont abordées à travers l’œuvre : la perte d’un être cher, l’attachement de l’homme à la Terre nourricière, la discrimination entre les classes. L’auteur s’embarrasse très peu des narrations et ne décrit jamais vraiment l’univers qu’elle met en scène. Elle laisse à cet anneau gigantesque une part de mystère distillée au fil des tomes. Le lecteur se voit ainsi confronté sans mise en garde aux habitants de cet étrange univers. Bien plus terre à terre qu’il ne semble de premier abord.

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Au centre du récit, le métier de nettoyeur de vitres. Cette tache à priori ingrate permet à Mitsu d’élargir de manière insoupçonnée son univers. En nettoyant les vitres qui recouvrent l’anneau, Mitsu apporte un peu de lumière aux habitants de cette utopie. Très vite, il s’attache la sympathie de ses clients qui ont chacun leur parcours et leurs propres soucis. Les premiers tomes développent ainsi une jolie palette de personnages différents : les clients et les collaborateurs de Mitsu qui auront chacun un rôle important à jouer quand la véritable intrigue débutera. On observe aussi la formidable évolution de Mitsu au fil des tomes : suivant  les traces de son père dans un métier où il n’est pas très dégourdi, il s’émancipe de la figure paternelle pour devenir un nettoyeur de vitres accompli et pourvu de ses propres ambitions.

Le travail de Mitsu est d’une extrême importance dans ce petit univers saturnien car on remarque tout de suite à travers les jeux de lumière la différence entre les planches se déroulant dans l’obscure couche inférieure et le monde d’en haut. Seuls les plus riches peuvent se permettre de faire nettoyer leur vitre comme l’équipement des travailleurs coûte extrêmement cher. Mais ce travail est trop dangereux pour qu’ils le fassent eux-mêmes. Présente en toile de fond, la discrimination sociale entre les habitants de la strate supérieure et les pauvres d’en bas ressemble un peu à celle de la noblesse et des bourgeois à une autre époque, où le mérite seul ne permet pas d’accéder aux plus hautes sphères. Ainsi un ingénieur se voit empêché d’exercer un travail à son niveau. Des vieilles connaissances sont incapables se revoir car on ne voyage pas librement d’un niveau à l’autre. Mais l’auteur ne livre pas une conception manichéenne de ce schisme et le lecteur s’apercevra que les problèmes ne viennent pas toujours des mieux lotis…

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Autre figure absente de La Cité Saturne, tout aussi obsédante que la figure paternelle : celle de la Terre nourricière. Cette Terre à laquelle Mitsu pense que son père est retourné lors de son accident. Cette Terre qui lui apparaît si resplendissante quand il nettoie les vitres du niveau inférieur. Au fil des années la question se pose dans les strates inférieures : pourquoi avoir fui la surface, l’atmosphère est-elle devenue invivable ? Les seuls qui peuvent l’explorer sont les expéditions scientifiques menées par le monde supérieur, un peu comme si les autres étaient laissés pour compte. Comme si la Terre était un eden auquel ils avaient interdiction d’accès. Et vivre dans l’anneau ne va pas sans conséquences pour l’organisme. La femme du vieux Jin souffre d’une mystérieuse maladie et les rayons émis par la planète sont nocifs pour le voisin et collègue de Mitsu. Et tout le monde n’est pas traité avec la même priorité dans les hôpitaux…

En ouvrant un tome d’Iwaoka Hisae, le lecteur est tout de suite surpris par le style de la mangaka. Elle donne à ses personnages une physionomie trapue et des petites bouilles rondelettes avec une jolie palette d’expressions différentes. Les planches sont assez fournies avec des décors assez riches, infiniment plus détaillés que les fonds blancs des rêveries de Yumenosoko. En revanche, il est parfois difficile de faire la transition entre les cases au niveau des dialogues. Peut-être s’agit-il là d’une faiblesse de la traduction. Quoiqu’il en soit, la cité Saturne est un manga merveilleusement dessiné jusque dans ses dernières planches. Le style très original d’Iwaoka Hisae donne à son œuvre un ton unique et une authenticité rare.

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La Cité Saturne est une vision de la science-fiction au féminin. Pas d’action ni d’artifices mais un univers dépeint avec beaucoup de poésie et de sensibilité. Une oeuvre à placer au côté de Planetes, YKK et Aria, autres sciences-fictions contemplatives. Iwaoka Hisae signe son plus grand titre à ce jour et il est regrettable que ses travaux futurs n’aient pas rencontrés le même engouement.

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