A Silent Voice – une raclure d’enseignant

C’est l’histoire d’un prof dont je préfère conserver l’anonymat. Appelons-le donc « Sensei ». Il accueille dans sa classe une élève sourde. Revenons un peu sur quelques gestes pédagogiquement peu défendables de ce bonhomme. Déjà on peut dire que Sensei est l’archétype du professeur qui récite sa leçon comme un soutra. Les classes au Japon sont peut-être un peu trop grandes pour qu’on dispense autre chose que de l’enseignement magistral et là n’est pas le propos. C’est juste qu’ici le côté austère et taciturne atteint un tel sommet qu’on peut légitimement se demander comment les élèves restent éveillés.

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Tout commence donc quand notre professeur préféré introduit Shoko à la classe. Ou plutôt, quand Sensei la balance impassiblement dans l’arène, laissant la pauvre petite se présenter à des élèves toujours aussi curieux dans ce genre de situation. Qu’il lui donne une consigne alors qu’il lui parle de dos montre bien combien il n’est pas préparé à recevoir la pauvre jeune fille. La procédure est on ne peut plus conventionnelle mais on est surpris de voir que l’enseignant n’évoque pas le handicap de Shoko en préambule. Les mots d’introduction qu’elle inscrit sur son cahier provoquent par conséquent dans le manga une réaction de surprise assez virulente de la part de Shoya : « C’est trop bizarre ». Et alors Sensei a la bonne idée de placer Shoko devant l’irrévérencieux gamin… Comme s’il avait anticipé que le jeune homme pourrait l’aider à se débarrasser de ce boulet.

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D’un côté on veut considérer une élève malentendante comme n’importe quelle autre. On la laisse se présenter tout seule, on l’intègre au chœur même si on sait qu’elle va plomber l’ensemble. D’un autre côté on ne peut s’empêcher « d’adapter le programme » comme on dit souvent. Chose que les autres élèves considèrent parfois comme une sorte d’injustice. Ainsi après la lecture d’Ueno qu’il a copieusement critiquée Sensei ne trouve rien à redire en écoutant celle de Shoko. Ce n’était pas la peine… ça passerait pour de la torture… Faire parler les sourds, c’était bien mal vu à une certaine époque d’ailleurs. On se contente donc de relever les lunettes, histoire de ne pas carrément se prendre la tête dans la main (un facepalm devant la classe, ça le fait pas trop…) Il crée ainsi un début d’hostilité chez Ueno qui ne comprend pas ce traitement de faveur. Et quand Shoya se lance dans un inaudible borborygme pour se moquer de Shoko, Sensei ne trouve rien de mieux à dire que « prends ça au sérieux ». Notre pauvre malentendante vient pourtant d’être violemment dénigrée… Même réaction un peu plus tard quand Shoya adresse un violent « ouaah! » à l’oreille de Shoko en pleine classe. Le manga a néanmoins le temps de prendre la chose un peu plus au sérieux comme Shoya doit aller en salle des maîtres pour que Sensei lui fasse la morale.

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Il y a manifestement chez ce professeur une volonté de ne pas trop prendre trop sérieusement la défense de Shoko et de réagir un juste minimum à ce que lui font subir ses camarades. S’agit-il de ne pas dresser tout le monde contre la jeune sourde en réprimandant par sa faute ou de ne pas liguer sa classe contre lui-même ? En fait, on se rend bien compte que Sensei n’est absolument pas favorable à la présence de Shoko parmi ses élèves. Ainsi quand une dame intervient dans sa classe pour proposer d’apprendre tous les jours quelques éléments de langue des signes, il n’appuie pas du tout le projet mais se fige dans un silence très éloquent au moment où Ueno explique que c’est plus simple pour eux de communiquer par écrit. Il faut dire qu’en travaillant trois minutes chaque jour, on pourrait tout juste savoir signer « bonjour » et « au revoir ». Il est déjà évident à ce moment que Shoko est mise à l’écart du groupe et que cette démarche qui vise à mieux l’intégrer est un échec. Comme c’est peine perdue, Sensei se contente donc de remettre en place ses lunettes car il est du même avis que son élève.

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La plus grande infamie qu’ait pu commettre Sensei dans toute cette histoire, c’est de faire passer Shoya pour le seul et unique bouc émissaire de la classe quand le directeur intervient. Lui qui a longtemps fermé les yeux sur les agissements de ce gamin, il se trouve soudainement investi de l’âme d’un justicier et dénonce dans le manga avec une fougue qu’on ne lui reconnaît pas le jeune garçon qui en manque de tomber de sa chaise. Et bien sûr, il n’entrera pas en matière quand Shoya dénoncera les camarades qui l’ont soutenu dans ses brimades. Il ne veut tout de même pas que le directeur se rende compte que la moitié de la classe dont il est titulaire harcelait la pauvre Shoko… Il pousse même le cynisme en demandant à Ueno de témoigner contre Shoya, sachant éperdument que le jeune fille est son principal acolyte. Le message est passé : Shoya sera le bouc émissaire de la classe. Et qui ne veut pas payer, me suive!

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Et donc, ce professeur sait que c’est Shoya mais sans intervention venant d’en haut pour intimider tous les élèves, il aurait fermé les yeux. C’est pas glorieux d’avoir une classe à problèmes. Dans le film, la scène se veut un peu plus sobre, Sensei se contentant de frapper du poing sur le tableau. Comme le professeur apparaît très impassible tout au long des scènes précédentes, l’effet est tout de même suffisant pour que ses élèves soient soudain au garde à vous. Après son intervention, on retrouve ce petit mouvement pour rehausser les lunettes, comme pour vouloir se dire qu’il a bien fait son job, qu’il a parfaitement géré en présence du directeur. Mission accomplie : à travers sans gestion de la situation, Sensei a sans doute marqué des points.

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Sensei n’est vraiment pas le genre d’enseignant à venir en aide d’un élève isolé. Déjà pour Shoko il n’aurait pas levé le petit doigt si sa chiante mère n’avait pas téléphoné au directeur. Alors c’est peine perdue que Shoya, désormais brimé par ses camarades, lui annonce qu’il en est à huit paires de chaussons disparues. En adepte du talion, notre professeur préféré se contente de lui dire qu’il l’a bien cherché. Il ne va tout de même pas se mettre la classe à dos pour défendre Shoya. Ni manquer l’occasion de balancer une splendide morale à la gueule de son bouc émissaire attitré.

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Et pour connaître l’épilogue de toute cette histoire, il faut attendre quelques années, quand Shoya retourne dans sa vieille école avec Mashiba pour demander l’autorisation de tourner un film dans l’établissement. Sensei est fier de voir comment Shoya a grandi à travers ces épreuves. Comble de l’ironie, il essaie de le convaincre que c’est parce qu’il est devenu le bouc émissaire de la classe qu’il est devenu une personne convenable et qu’il lui est donc redevable ! C’est assez ouvertement qu’il parle ensuite avec son ancien élève du « mauvais numéro » qui a gangrené sa classe à l’époque. Tout se passe comme si le maître félicitait son disciple d’avoir libéré sa classe du mal qui la rongeait, mission qui lui avait été implicitement attribuée à l’instant même où Shoko avait été placée devant lui! Sans se douter que la relation entre Shoya et Shoko avait depuis lors évolué…

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Au fond, le point de vue de Sensei est très répandu dans le monde de l’enseignement. Beaucoup pensent que les élèves à handicap tirent la classe vers le bas et qu’ils devront les supporter comme de véritables boulets tout au long de l’année. Certains font des efforts pour les intégrer quand d’autres les laissent tranquilles dans leur coin avec le professeur spécialisé qu’on leur a collé aux basques. Les autres élèves ressentent alors mal la situation, se demandant pourquoi untel a un traitement de faveur mais pas eux. Les parents, eux, n’ont pas envie que leur enfant soit considéré comme un handicapé différent des autres. D’où leur présence dans les écoles normales. Souvent on les dispatche à raison d’un élève par classe, afin de ne pas surcharger l’enseignant responsable, histoire de noyer l’épingle dans la botte de foin. Et en définitive, Sensei n’a absolument rien à se reprocher : « elle avait déjà des difficultés ailleurs. »

En conclusion, je ne peux que conseiller à notre pauvre Sensei manifestement désabusé avant l’âge de se recycler. Si son égoïsme, son antipathie et ses stratégies lui promettent une longue carrière, il ne rejoindra certainement pas Onizuka et Kawato au panthéon des grands enseignants de l’univers manga. Il mérite donc amplement qu’on lui balance une bouteille d’eau à la figure : « splash! »

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