Your Name. Un nom à oublier?

Aujourd’hui, j’aurais dû vomir tout mon dépit sur les deux dernières saisons d’anime. Je trouve avec le film Your Name une bonne occasion de ne pas le faire, bien qu’il symbolise lui aussi les dérives de l’animation et sa cause perdue. Avec ses milliards de recettes et ses millions d’entrées après un mois d’exploitation en salles au Japon, le dernier Shinkai est un succès. Pour renflouer ses caisses, le maître a compris qu’il fallait descendre au niveau du peuple. Et le peuple n’est pas difficile : il veut de jeunes adolescents dans la fleur de l’âge, des échanges de corps, des voyages dans le temps et de l’émotion tout plein.

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Your Name raconte l’histoire de deux adolescents, Mitsuha et Taki. La première habite à la campagne dans une famille qui protège les anciennes traditions. Elle doit danser comme prêtresse durant les rituels shintos et faire bonne figure durant la campagne électorale de son père. Fatiguée de sa situation, elle souhaite habiter la capitale dans une prochaine vie. Taki est justement un lycéen de Tokyo qui travaille à temps partiel dans un restaurant et envisage de faire des études en architecture. Ces deux jeunes gens ne se sont jamais rencontrés. Pourtant ils vivent ensemble une étrange expérience, des rêves mutuels où ils échangent leur existence…

On pensait avoir fait le tour de cette thématique du « body swap » avec Kokoro Connect ou encore avec le dernier manga lubrique de Shūzō Oshimi, Dans l’intimité de Marie. Jamais je n’aurais imaginé celui qui m’a tellement bercé par sa poésie subtile dans 5cm par seconde et Le jardin des mots recourir à une ficelle aussi grossière. En l’occurrence, Your Name est certainement le film de Shinkai qui verse le plus dans le second degré avec un humour à répétition et de circonstance. Ainsi Yotsuha est-elle interloquée de voir sa grande sœur tripoter ses seins à chaque réveil. Il fallait bien que Taki profite de ce rêve un peu trop réel. En fait, tous les deux profitent de la situation car de son côté Mitsuha s’amuse à faire évoluer la vie sentimentale de Taki. Si c’est une ficelle que je critique, le « body swap » est à l’origine du principal enseignement du film : la façon dont chacun rend l’existence de l’autre plus intéressante.

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On assiste dans la première partie du film à des échanges de corps irréguliers où les personnages tentent difficilement de communiquer et ont tendance à perdre la mémoire du temps passé dans le corps de l’autre comme ils vivent ces escapades comme un rêve. Ces aller et retours entre les protagonistes semblent aléatoires mais le premier quart d’heure est consacré à Mitsuha, qui est certainement le personnage dont la personnalité a été le plus approfondie. L’auteur n’a rien à dire à propos de Taki, jeune homme banal au possible, et c’est d’ailleurs à travers la pétillante Mitsuha que l’on explore son quotidien dans la capitale, sans savoir où est l’école ni le restaurant auquel il travaille. Si la jeune fille est l’héroïne de la première partie, Taki est le véritable acteur de la seconde. Le film bascule alors de la tranche de vie à un style aventure postmoderne qu’il serait impossible d’aborder sans spoiler. Your Name, c’est un peu l’art de verser dans tous les registres et de satisfaire toutes les aspirations du public.

Your Name est un film à la réalisation somptueuse qui possède la touche Makoto Shinkai. Cependant, si les paysages urbains et bucoliques sont sublimes et que leurs contrastes s’avèrent saisissants tout au long du film, je n’ai vu nulle part ces couleurs romantiques de 5cm par seconde dont quelques fonds d’écran traînent encore sur mon ordinateur ni même ces effets de lumière qui agrémentaient Le jardin des mots. La bande sonore n’était aussi pas à la hauteur de celle de notre regretté Tenmon. A la surprise générale, Makoto Shinkai a cette fois choisi de collaborer avec un groupe de rock pour ponctuer certains moments clés par des chansons. Un choix surprenant au vu des antécédents du maître mais pas vraiment en inadéquation avec la poésie des lieux et l’ambiance du récit. Il s’agit vraiment de chanter l’adolescence, ses épreuves, ses errements, ses désirs, le courage qui guide ses choix. Mais là aussi, on sent que le désir du maître répond aux goûts du peuple au détriment de ses premiers admirateurs.

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Makoto Shinkai possède des thématiques bien à lui, introduites dans Hoshi no Koe : la distance qui sépare les gens qui s’aiment, la fuite du temps vers l’avant. Cette distance entre les êtres est métaphorisée une fois encore par les trains que prennent les deux protagonistes pour tenter en vain de se rejoindre. Là encore, l’image était plus marquante dans 5cm par seconde. Les clichés scénaristiques se trouvent aussi mélangés à des thèmes folkloriques en lien avec le shinto. Au centre des enjeux, la grand-mère de Mitsuha nous explique ce qu’est le « musubi », cette volonté qui gouverne le flux du temps et la destinée, qui relie les gens et les sépare. Tout ce qui fonde l’oeuvre de Makoto Shinkai en quelque sorte. Un lien métaphorisé tout au long du film par le fil rouge du destin qui attache les cheveux de Mitsiha. Un lien qui nous échappe quelque peu comme en définitive, nos deux jeunes gens ne se connaissent pas. D’où la superficialité de la romance sous-jacente.

Si j’ai passé un bon moment en regardant Your Name, et que ces deux heures proposent un instant d’animation infiniment meilleur que tout ce que j’ai pu voir ces derniers mois, je n’ai pu m’empêcher de me sentir contrarié tout au long d’un récit tiré par les cheveux. Là où 5cm par seconde parvenait vraiment à m’émouvoir en jouant de subtilité, Your Name m’a fait sourire en puisant dans les clichés du body swap, des paradoxes temporels et du fil rouge du destin. Si cela s’avère suffisant pour renflouer les caisses de maître Shinkai, c’est insuffisant pour renflouer un autre navire en perdition. Car au final, Your Name marque le chavirement définitif de l’animation actuelle et montre que ses maîtres sont obligés de monter à bord du même navire que leurs congénères pour toucher un large public. Si le prochain film de Makoto Shinkai ne quitte pas le navire, je risque de rétrograder le maître au rang bâtard de réalisateur dont j’oublierai le nom.

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