Zero pour l’éternité

Kentarô ne sait plus trop où il en est : recalé deux fois au concours de magistrature, il a perdu toute motivation et passe ses journées à rien faire. Un jour, sa sœur lui propose d’enquêter sur leur grand-père, Kyûzô Miyabe, aviateur au sein de l’armée japonaise durant la seconde guerre mondiale. Leur grand-père est mort en tant que kamikaze quelques jours avant le discours de l’empereur qui annonçait la défaite nippone. Rien ne laissait pourtant imaginer une telle fin pour le pilote : nul ne souhaitait plus que lui rentrer vivant de la guerre pour retrouver sa femme et sa fille. Kentarô s’en va donc interroger d’anciens militaires pour en savoir plus sur ce mystérieux grand-père…

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« Zero pour l’éternité » doit son titre à l’avion de Kyûzô Miyabe, le Zéro, surnom donné à l’un des chasseurs les plus prolifiques  de l’histoire militaire du Japon, le A6M. Quand au mot « éternité », il reste libre d’interprétation. S’agit-il du message « pour l’éternité » laissé par la guerre et ses acteurs? Est-ce une façon de métaphoriser la destination finale de son pilote, la mort? L’histoire est racontée sous forme de témoignages d’anciens survivants de la guerre. La démarche de Kentarô se veut avant tout familiale – sa  mère souhaite en savoir plus sur ce père qu’elle a à peine connu – et ses questions ciblent toujours ce fameux grand-père dont le portrait devient de plus en plus tangible au fil des témoignages.

zero1Kyûzô Miyabe était-il un héros ou un lâche? La question hante Kentarô tout au long de son enquête. Si l’avion de son ancêtre revenait toujours du combat, mystérieusement épargné par les balles de l’ennemi, était-ce en raison de la virtuosité de son pilote ou parce qu’il fuyait le champ de bataille? Kyûzô Miyabe incarne cette volonté de vivre avant tout là où l’on consacre généralement le pilote dévoué à sa patrie. Rien n’importe plus pour lui que de revoir sa famille dont il a été trop vite déchiré. Les seuls personnes qui peuvent révéler la vérité à Kentarô sont les ailiers, les ingénieurs et autres aides de camp qui ont côtoyé son grand-père dans un univers que l’on a aujourd’hui du mal à appréhender.

Lors d’un entretien avec un ancien compagnon d’arme de son grand-père, Kentarô rencontre une jeune étudiante, Mlle Kaïha, qui lui permet de prendre conscience de l’importance et de la portée de son action. Pour elle, ces témoignages ont une valeur inestimable .Elle s’inquiète que sans eux, l’homme oublierait les leçons de l’histoire le jour où le dernier acteur de la guerre viendrait à mourir. Pour d’autres témoins, c’est tout simplement une libération de pouvoir transmettre enfin ce passé qui les habite encore à des parents proches de ces compagnons morts au combat et qui leur étaient si chers. Au fil des pages, l’enquête de Kentarô dépasse ses simples motivations familiales pour étudier le sort de ceux que l’on a envoyés à la mort.

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L’œuvre se lit aussi comme un documentaire sur les kamikazes. Le journaliste Takayama s’intéresse à l’enquête de Kentarô car il cherche à appuyer une hypothèse peu reluisante à l’égard des kamikazes. Pour lui, leur action est en tout point semblable à celle des terroristes de l’époque moderne. Il critique au passage le patriotisme exacerbé de l’époque et les lavages de cerveau dont les soldats devaient selon lui être les victimes. Takayama incarne cette vision d’un Japon d’autrefois mu par une sorte de vénération fanatique de l’empereur, où la vie n’avait aucune valeur face au devenir de la patrie. Une vision dont l’auteur se distingue assez radicalement pour dresser un portrait du kamikaze plus humain que nature en la personne de Kyûzô Miyabe.

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« Zero pour l’éternité » est une œuvre remarquable qui réussit le pari fou de raconter une histoire riche en révélations et en péripéties à partir d’une succession de témoignages. On pardonnera les quelques détails scabreux et autres coups de théâtre qui marquent son dénouement pour retenir le portrait poignant d’humanisme et d’authenticité d’un kamikaze qui fait mentir tous les clichés à l’égard de lui et ses semblables. C’est aussi l’occasion de poser un regard véritablement stimulant sur le métier d’historien et sa démarche à travers la quête de Kentarô.

Merci à Morgan pour son article qui m’a convaincu de lire « Zero pour l’éternité ».

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