To the Moon, en remontant la rivière

Les docteurs Eva Rosalene et Neil Watts sont appelés au chevet de Johnny, un vieil homme qui vit ses derniers instants. Ils sont chargés de réaliser son dernier souhait : aller sur la lune. L’affaire semble épineuse car ils ne connaissent pas ses motivations et Johnny lui-même ne s’en rappelle plus. Les docteurs vont donc s’introduire dans la mémoire de leur patient pour remonter le temps jusqu’à l’enfance de Johnny et revivre ses grands moments : la mort de son épouse, leur mariage, leur rencontre. Ce petit voyage leur permettra de comprendre le souhait du vieil homme sur son lit de mort et de l’exaucer en manipulant ses souvenirs.

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To the Moon est un petit jeu indie développé par Freebird Games, une équipe souhaitant « créer un jeu qui emmène le joueur à travers une histoire sous la forme d’un spectacle interactif et immersif. » Jeu entre guillemets car ce sont bien le récit, l’ambiance et la musique qui prévalent ici. Son concepteur, Kan Gao, qualifie le titre de RPG d’aventure. Il est vrai que To the Moon a été entièrement conçu sous RPG Maker et que les décors flairent bon ceux de la vieille Super Nintendo. Pourtant je ne pense même pas qu’on puisse parler d’un jeu au vu du gameplay. Comme toute interaction, on peut promener les deux docteurs à travers les petites pièces de la mémoire de Johnny, rassembler des bribes de souvenirs, résoudre quelques puzzles classiques pour activer un mémento symbolisant tout un chapitre de sa vie. Le « combat » qui s’instaure en début de « partie » entre le docteur Watts et un écureuil n’est qu’un leurre, un clin d’œil assez cocasse à l’outil qui a servi à la conception du jeu.

To the Moon m’a rappelé plusieurs métrages d’animation qui m’ont beaucoup touché. La Maison en Petits Cubes tout d’abord, par sa façon originale de remonter le cours du temps et revisiter les vestiges du grand édifice qu’est la vie. Millenium Actress car les docteurs Eva Rosalene et Neil Watts interagissent avec Johnny et ses souvenirs de la même manière que les reporters revivent la carrière de Chiyoko. Le récit m’a aussi rappelé Furiko, un court métrage également conçu par un amateur et traitant avec beaucoup de douceur la fuite du temps et les aléas de la vie. Vous comprendrez l’étendue de ma surprise en retrouvant dans un jeu réalisé avec RPG Maker toutes les émotions rendues par ces œuvres. J’avais sous-estimé la richesse du média.

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To the Moon ressemble aux plus beaux JRPG sortis sur Super Nintendo à l’époque 16-bits.Une bande sonore montée au synthé, des personnages sous forme de sprites, des déplacements en croix. Le tout est charmant et l’œuvre doit beaucoup à l’ambiance mélancolique et fantastique qui ressort de ses décors, de ce phare éclairé par un ciel étoilé, de cette vieille demeure fourmillant de souvenirs. Les graphismes 2D prouvent encore une fois qu’ils profitent d’une éternelle jeunesse et les quelques morceaux de piano composés par Kan Gao accompagnent merveilleusement le récit.

To the Moon c’est le triomphe du storytelling sur une grande partie de la production JRPG actuelle, étouffée par ses principes et ses visées commerciales. Quatre heures de lecture, trois actes pour une véritable poésie vidéoludique. En retraçant à rebours la vie de Johnny, son histoire n’est pas vraiment racontée : elle apparaît de manière fragmentée et c’est au lecteur qu’il appartient d’en refaire le fil, de recoller ensemble les pièces composant le mystérieux puzzle de son existence. Des lapins en papier, des bocaux d’olives, une peluche d’ornithorynque : autant de madeleines qui portent une signification particulière pour le vieil homme, autant de maillons qui rattachent les différents épisodes de la grande chaîne qu’est sa vie. Au côté des deux docteurs, on recherche les événements qui pourraient briser celle-ci et concrétiser le souhait de Johnny. to the moon (7)Sans trop savoir où se cachent ces maillons, ces petits riens qui inconsciemment ont déterminé son futur. Difficile de mesurer la puissance des images véhiculées par le récit sans trop en dire. L’histoire de Johnny déclenche un torrent d’émotions et de pensées, une ribambelle de sentiments et de thèmes forts : la promesse, l’amour, le handicap, la souffrance, le regret, le rêve, la mort. Ces simples mots restent trop faibles pour décrire les émotions ressenties durant l’aventure et qui nous hantent longtemps après.

To the Moon est aussi une œuvre d’anticipation. Car la mémoire est l’objet de beaucoup d’études et de théories qui prétendent bientôt pouvoir la manipuler. La manière dont les deux docteurs, très pragmatiques et parfois trop sarcastiques, se jouent d’elle fait réfléchir. La façon dont ils brisent l’intimité de Johnny ou jugent son égoïsme également. On sent pourtant que les deux personnages s’attachent au vieil homme en voyageant à travers les tableaux de sa vie et qu’ils ont à cœur de mener à bien leur travail. La portée de leur action reste cependant ambiguë et pose des considérations d’ordre moral que l’on ne fait qu’effleurer tout au long de l’aventure. Les derniers souvenirs de Johnny ne sont-il pas finalement qu’illusion, rejet de toute une vie menée dans la souffrance et le remord?