Suna no Shiro – Le château de sable

Le rideau se lève sur une somptueuse villa française à la fin de la seconde guerre mondiale. Un couple y célèbre la naissance de leur fille, Nathalie. Au même instant, un enfant est abandonné devant leur demeure: Francis. Pour fêter l’avènement, ils décident de le recueillir. Francis et Nathalie grandissent ensemble et leur lien devient plus fort au fil des années.

suna shiro

Bercée par le bonheur tout au long de son enfance et alors que plus rien ne s’oppose à leur mariage, un drame bouleverse à jamais la destinée de Nathalie : la disparition de ses parents, puis celle de Francis. Incapable d’oublier son amour de toujours, la jeune fille décide de quitter le bercail pour changer d’horizon et débute comme romancière.

Suna no Shiro est un shôjo de Yukari Ichijo qui date de la fin des années 70. Je le placerai directement à côté des œuvres de Riyoko Ikeda et de Yumiko Igarashi tellement elles transpirent les mêmes passions et saveurs vintages. Pourtant ce manga est encore inédit dans nos contrées, peut-être parce qu’il n’a jamais été adapté à l’écran. L’histoire de Nathalie fut un moment de lecture captivant et m’a rappelé combien je pouvais laisser un récit transporter mon esprit au fil des pages.

Dans les premiers chapitres, les années et les coups du sort s’enchaînent à une vitesse tellement hallucinante qu’il est impossible de décrocher de sa lecture. Passés le premier volume, l’action se pose quelque peu et l’auteur s’attarde plus sur ses personnages. A vrai dire, Nathalie mène une vie sempiternellement tourmentée et les événements défilent tellement vite qu’il est difficile d’aborder dans une critique ce qui fait la richesse de Suna no Shiro. Je me vois ainsi contraint d’aller à l’essentiel pour ne pas dévoiler l’intrigue.

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Suna no Shiro, c’est avant tout le conte de Nathalie, héroïne d’une rare complexité. Son portrait évolue au fil des années mais reste celui d’une jeune femme faible et attachante, prisonnière à jamais des fantômes du passé. Nathalie est un personnage instable qui démontre une grande fragilité de l’esprit et se laisse aller au fatalisme et au désespoir. Elle supporte difficilement la fuite du temps sans l’être aimé à ses côtés et son humeur donne accès à des crises de jalousie et d’égoïsme.

Nathalie reste cependant une héroïne sincère et naturelle qui cherche à s’épanouir malgré les coups du sort. L’auteur dépeint avec justesse la pureté des émotions et les états d’âme d’une femme qui souvent rayonne d’une éclatante félicité. Et même au plus profond du désespoir, Nathalie dégage toute la noblesse et l’élégance dues à ses origines, semblable à ces héroïnes des tragédies raciniennes. On pourrait résumer le personnage de la sorte : une âme tourmentée, un cœur pur et une beauté froide.

Suna no Shiro est un shôjo qui a bien vieilli. Le ton est beaucoup plus adulte que dans les autres récits du genre, avec des thématiques souvent dures et variées : la mort, le suicide, l’angoisse, la dépression, l’adoption, l’homosexualité, etc. On peut reprocher au récit de trop verser dans le soap opéra avec cette surenchère de rebondissements et ce trop plein de mélodrame. L’œuvre supplante en effet « Très cher frère » et « La Rose de Versailles » réunis en terme de fatalisme. Elle délivre en outre des messages mêlés de pessimisme et de bonheur, souvent riches en enseignements sur les aléas de l’existence.

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La touche vintage est aussi très présente dans un dessin qui a des saveurs d’antan. L’auteur use un trait fin et élégant pour dessiner des personnages matures et aux expressions souvent théâtrales et exagérées mais d’autant plus riches et éloquentes. Elle découpe ses planches avec talent et diversité, usant parfois même de symbolisme dans la mise en scène. J’ai succombé au charme désuet de ce vieux shôjo et le visage doux de son héroïne restera longtemps gravé dans mon esprit.