Swan Song ou la terreur post-apocalyptique

Le rideau se lève sur une ville enneigée, un soir de Noël. A peine le lecteur a-t-il le temps de s’imprégner de la sérénité des lieux qu’un tremblement de terre d’une puissance inouïe vient soudain y semer une totale dévastation. Parmi les ruines qui s’étendent à perte de vue, quelques miraculés vont devoir se rassembler et s’organiser en attendant des secours qui ne viendront peut-être jamais…

Certains se réfugient auprès des icônes sacrées et forment une secte de fanatiques, d’autres s’abandonnent aux pillages et à la vie sauvage tandis que quelques irréductibles tentent de reformer un semblant de société dans la confusion. Le lecteur suit le parcours de six jeunes gens mis à rude épreuve, des hommes et des femmes qui ne trainent rien de particulier derrière eux mais qui n’échappent pas au vent de folie qui s’est abattu sur la ville. Parmi eux, Aroe, une jeune fille autiste que le héros sauve des décombres, dernière trace d’innocence dans l’enfer environnant devant lequel elle seule reste totalement indifférente.

Que devient l’être humain quand tout ce qu’il possédait lui est arraché par la nature, à quels excès peut-il se laisser aller quand il n’y a plus aucune loi à laquelle se plier? Swan Song aborde une thématique très prisée par les fresques post-apocalyptiques. L’histoire m’a tout particulièrement rappelé Tokyo Magnitude 8 (ne pas confondre avec l’anime éponyme) de Furuya Usamaru car elle met l’accent sur la montée d’une folie contagieuse au sein de la foule apeurée et sur toutes ses conséquences. Face au désespoir, les hommes (et jamais les femmes, notez bien) ne contrôlent plus leurs pulsions et s’abandonnent à une frénésie de meurtres et de viols (sur lesquels on place ici une emphase malsaine), laissant libre cours à leurs perversions. Swan Song décrit un tableau d’une atrocité parfois insoutenable, un portrait résolument obscur et fataliste du genre humain. A chaque acte, le sang et le sperme viennent corrompre la pureté de la neige et causer chez le lecteur une irrésistible nausée.

La première chose qui frappe à la lecture de Swan Song, c’est la façon dont les découpages sont faits : ici, point de sprites mais de simples vignettes qui viennent occasionnellement marquer un tour de parole. Il vous faudra le plus souvent vous contenter d’un texte sur fond neigeux, ce qui n’est parfois pas très confortable car la transparence de la fenêtre rend le texte très difficile à lire. Dans Swan Song, on passe le plus clair de son temps à observer les ruines alentours et à écouter le grondement du vent dans une ambiance froide et fataliste. La ville semble aux prises des neiges éternelles et chaque CG représente un rideau de blanche désolation. J’ai très souvent pensé que l’ensemble manquait d’animation mais il faut être de bien mauvaise fois pour ne pas comprendre qu’il s’agit d’un parti-pris par les concepteurs, souhaitant que le lecteur parvienne à saisir la gravité de la situation et le silence qui s’est abattu sur une ville dont la vie a été soudainement arrachée.

Très peu d’ambiance sonore donc mais des musiques qui accompagnent très bien les instants tragiques et révélations que l’on nous sert tout au long des quatre actes. J’ai beaucoup moins apprécié les bruitages utilisés lors des courses-poursuites car ils dérangeaient quelque peu la tension créée par certains évènements. Beaucoup de CG en revanche et pourtant on a souvent l’impression qu’elles manquent, qu’il se passe trop de choses pour que la caméra reste arrêtée sur des ruines enneigées, certes admirablement dessinées mais tellement peu parlantes à la longue qu’on a plus l’impression de lire un roman qu’un visual novel.

Le.Chocolat semble avoir voulu écrire et mettre en images une parodie de réveillon de Noël comme le ciel profite de cette joyeuse soirée pour gratifier la ville de la pire catastrophe de son histoire. Mais est-ce seulement la ville, prétendument isolée dans les montagnes, qui en est la victime? N’est-ce pas plutôt l’humanité entière qui endure le fameux avènement que nous attendons tous le 21.12.2012? Comment expliquer sinon la totale inaction des ONG deux mois après le tremblement de terre? Les six personnages que nous suivons trouvent refuge dans une Église où la croix du Christ, auquel nul ne croit vraiment, est tombée en miettes. On aperçoit tout au long du récit d’autres clins d’œil aux icônes de la chrétienté, critiquant tantôt leur futilité et la faiblesse de ceux qui se réfugient sous leur bannière, louant tantôt leur puissance évocatrice.

Swan Song est une œuvre violente et sans pitié qui dresse le portrait du genre humain dans toute son ambivalence, sa beauté et sa monstruosité. En s’abandonnant à la folie, certains décident de se renfermer sur eux-mêmes et de vivre en reclus dans l’immensité déserte et jonchée de ruines. C’est le cas de cet obscur personnage au sourire malsain que vous rencontrez durant une de vos fuites. Un ermite qui devient une sorte de sage l’espace d’une discussion durant laquelle on comprend à quel point la ville sert de repère et de confort à ceux qui méprisent pourtant leurs semblables. D’autres se rassemblent devant un prophète, un sauveur qui ne peut cependant offrir qu’un message d’espoir à des âmes en détresse, surtout incapables de se prendre en main.

Swan Song montre à travers une sorte de récit expérimental comment les valeurs sont progressivement détraquées chez l’homme livré à lui-même. Comment l’agneau qui assiste au massacre, incrédule et halluciné, devient loup à son tour; et cela sans qu’il en ait vraiment conscience. En changeant constamment de narrateur, le récit permet de s’introduire plus intimement dans la pensée de chaque personnage, de saisir ce qui motive leurs gestes et de mesurer les tensions psychologiques créées par les événements, l’influence de leurs expériences passées. Les hommes sont sales et cruels. Faut-il répondre à la violence par la même violence? Au bout du chemin, les conceptions du bien et du mal sont ébranlées car on a oublié la justice qui devait motiver chaque action.

La folie et le désespoir qui s’emparent des hommes désormais libérés de toute justice et morale conduisent trop souvent aux mêmes excès : le viol et le meurtre, sans nourrir de scrupule à l’idée d’inverser l’ordre des choses. Il est rare cependant que des images viennent illustrer cette violence à laquelle nous sommes confrontés. Le.Chocolat semble seulement se résigner à représenter quelques scènes de viols mais a le bon goût de garder les détails les plus crus pour le seul exercice de la plume.

Un mot finalement à propos du déroulement de l’intrigue et des choix que vous aurez à faire. En fait, chacun d’entre eux vous conduira soit à une fin abrupte, soit à la  suite du récit. Je vous conseille vivement la lecture de toutes les fins alternatives car certaines sont surprenantes et prennent leur temps pour décrire la situation qui découle de votre choix avant de baisser brusquement le rideau. Je vous déconseille en revanche de vouloir décrocher la « bonne » fin (accessible seulement après le générique final) car elle est d’une facilité déconcertante et en totale inadéquation avec l’ambiance générale du titre.

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