Trois one-shots de Sahara Mizu

Une mangaka aux nombreux pseudonymes que j’admire tout particulièrement. Gardons pour plus tard la lecture de My Girl (dont le plot semble à la croisée d’Usagi Drop et Otaku no Musume-san). Laissons de côté ses shojos, sa production BL et ses adaptations des œuvres de Makoto Shinkai. Restent quelques fameux one-shots qui m’ont à chaque fois séduit tant par leur puissance évocatrice que la beauté de leurs planches : Kon no Ki Konoha, Bus Hashiru et Watashitachi no Shiawase na Jikan.

Commençons donc par Kon no Ki Konoha. Ces quelque 40 pages racontent l’histoire d’une petite fille qui découvre lors d’une promenade en montagne un arbre aux feuilles bleues sombres. Ce récit fantastique s’inscrit dans la tradition animiste comme l’esprit de l’arbre prend la forme d’un jeune homme qui apparaît à chaque automne. Une rencontre qui sort de l’ordinaire, que l’on pourrait interpréter comme un premier amour innocent qui se heurte à son caractère irréalisable et fait naître des sentiments refoulés avec le temps. Un hymne à la pureté de l’enfance, à la beauté de la nature et à la douceur de l’existence que l’on peut relire et ressentir de différentes façons selon son humeur. Une sorte de rêverie dont on se réveille hanté par les questions que l’auteur nous souffle à propos de la destinée de la jeune fille, de son expérience et de sa signification.

Kon no Ki Konoha ressemble beaucoup à Hotarubi no Mori E, un récit de Midorikawa Yuki (Le Pacte des yôkai) qui vient d’être adapté en film. Moins complexe dans sa mise en place et moins ambiguë à travers les messages qu’elle délivre, Hotarubi no Mori E est peut-être une lecture plus légère et accessible. Difficile néanmoins de porter une préférence : les deux mélangent avec tendresse et sensibilité enfance, amour, fantastique et mélancolie.

Bus Hashiru vient d’être publié par Kaze Manga sous le titre « Un bus passe ». On sent clairement quelques thèmes inspirés de l’œuvre de Shinkai. Les cinq premiers récits parlent d’amours déçus, d’actes manqués, de nostalgie et de regrets. Des épisodes furtifs de la vie courante, qui durent le temps d’un trajet en bus, mais gardent une certaine place dans les souvenirs. Fidèle à ses habitudes, l’auteure abandonne le lecteur à ses expectatives, tout en laissant une bouffée d’optimisme dans sa chute. Elle privilégie un trait plutôt rigide et conventionnel, moins envoutant que celui de Kon no Ki Konoha. Le chemin de Dudleya, narré en 20 planches couleur expérimentant un tout autre style, est une vaste métaphore animiste et post-apocalyptique où deux êtres tentent de surmonter la distance qui les sépare.

Précisons que les deux derniers récits sont issus d’un autre one-shot de l’auteur, « Nanairo Sekai » pour… assurer un certain nombre de pages? Ils ne sont pas du tout construits autour de la même thématique mais s’intéressent aux malentendus qui se trament au sein de quelques doucereuses amourettes de lycéens.

Watashitachi no Shiawase na Jikan est un one-shot adapté d’un roman sud-coréen de Gong Ji-Young. Une pianiste trentenaire qui voue une haine viscérale à l’égard de sa mère vient d’échouer sa troisième tentative de suicide. Sa tante, une nonne, l’emmène dans une prison visiter un condamné à mort qui a lui aussi régulièrement tenté de mettre fin à ses jours. Que résultera-t-il de cette rencontre entre deux êtres que la vie semble avoir abandonnés?

Un récit aux thématiques extrêmement dures qui nous inspire une irrésistible nausée en posant des questions cruciales sur la vie, la religion et la société. La vie a-t-elle encore une raison d’être quand il y a la corde au bout? La charité est-elle une volonté sincère de venir en aide aux autres ou l’expression de sa propre supériorité? Peut-on pardonner à une personne qui a détruit sa vie? Est-il juste d’y mettre un terme pour fuir la douleur de l’existence? Watashitachi no Shiawase na Jikan décrit une société glauque et froidement réaliste où deux individus portent avec eux le lourd poids de leur existence et de leurs épreuves. Cette rencontre va leur permettre d’exprimer librement leur dépit, de partager leurs sentiments et leur haine à l’égard de la vie. Chacun trouvera en l’autre des raisons pour continuer à exister. Sahara Mizu fait parler toute l’élégance de son style et de sa mise en scène pour être à la hauteur du roman de Gong Ji-Young et c’est un titre à l’ambiance, aux contrastes et aux découpages exemplaires qu’elle signe. Les regards silencieux, les gestes et les expressions sur certaines planches sont de toute beauté.

La trame pourrait rappeler Détenu 042 mais est bien plus sombre et terre-à-terre. L’auteure ne disserte pas sur la peine capitale : elle décrit les regrets d’un forçat qui doit supporter le poids de ses crimes et trouver un sens à ses derniers instants. Une œuvre profondément humaine, tragique et émouvante, qu’il serait absurde de ne jamais voir dans nos librairies.

Une réflexion sur “Trois one-shots de Sahara Mizu

  1. Alors c’est d’elle Watashitachi no Shiawase na Jikan ! Je confirme, c’est un One Shot absolument poignant, magnifique et tragique qui mérite absolument d’être lu. Une grande oeuvre, assurément, digne d’un chef d’oeuvre.
    Après, Bus Hashiru, bien que moins poignant que Watashitachi, est une oeuvre qui vaut le détour, une oeuvre qui sait être juste et telle qu’on aimerait lire plus souvent.
    Et du coup, il faut que je lise Kon no Ki Konoha.

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