Narcissu – à la recherche d’un écho

Ce matin,  j’ai eu envie de lire Narcissu dont parlait Sylfer dans son billet. Trois petites heures m’ont suffi pour arriver au bout de l’étrange escapade entreprise par le narrateur et Setsumi. Je reviens rapidement sur cette très belle histoire tout en écoutant sa merveilleuse musique, à la fois douce, mélancolique et contemplative.

Je parlais hier de Quartett! et de ses séquences « manga » qui donnent vie à l’action. La conception de Narcissu se situe à l’extrême opposée. L’image représente une fraction de la scène sur un tiers de l’écran. En dessous, une ou deux lignes, un dialogue, le plus souvent un monologue, une narration  au confluent de la simple chronique et de la réflexion poétique. Les personnages ne sont jamais dessinés si ce n’est l’héroïne à travers le reflet de la vitre ou l’œil de l’objectif. Un procédé qui peut sembler déroutant mais le résultat est parfaitement immersif. On imagine bien chaque situation même si la « caméra » est souvent fixée sur le tableau de bord et les environs, comme si elle cherchait à offrir une vision subjective commune aux deux protagonistes. Les décors sont non seulement beaux à voir mais surtout judicieusement choisis pour permettre au spectateur de vivre ce petit road-trip.

Attention, spoilers à partir d’ici!

Son final dramatique rend terriblement complexe le message de Narcissu. Comme l’espérait l’auteur, son œuvre dégage une belle puissance évocatrice. Le voyage entrepris à l’impro par nos deux compagnons d’infortune porte plusieurs sens comme il symbolise à la fois un défi lancé à leur funeste destinée, un voyage initiatique et une recherche de soi. Setsumi agit et parle comme si elle n’attendait rien de ce petit périple. Elle se persuade elle-même qu’elle n’a plus rien à espérer de la vie et attend son sort avec une indifférence feinte. Son silence ambigu lui sert maladroitement à ne rien laisser paraître de ses vrais sentiments. Rejeter tout espoir, c’est la meilleure façon pour elle de ne pas connaître une énième désillusion.

Les deux « fugitifs » trouvent malgré tout un but à leur périple : l’île d’Awaji, réputée pour ses parterres de narcisses, cette fleur dont la blancheur éclatante plait tant à Setsumi. L’idée d’une destination donne alors toute sa signification au périple et engendre dès lors une peur, celle de ne pas y parvenir. C’était déjà elle qui expliquait « les règles du septième », c’est encore Setsumi qui sert de guide comme elle connait par cœur les routes d’une carte qui lui permettait de « voyager » d’un bout à l’autre du Japon tout en restant coincée entre quatre murs. Cette marotte conjuguée à celle pour l’automobile trahissent ses rêves d’évasion et lui ont enseigné ce qu’elle appelle des « inutiles futilités » dont elle n’aurait jamais su quoi faire, à l’instar du narrateur et de son permis flambant neuf qui traine dans sa poche. Mais le monde qui lui apparaissait sur la carte ne lui offrait pas un tableau complet de la réalité, de cette neige qui menace leur périple et de cette pluie battante sur le champ de narcisses.

Au bout de la route, des fleurs plus belles encore qu’à la télévision. Le sourire final de Setsumi, c’est non seulement son « écho » à celui de son compagnon, de l’idole qui posait en bikini devant l’océan, mais aussi au champ de narcisses qui surplombe la mer et au monde qui l’entoure. Un monde qu’elle ne maudit jamais et auquel elle rend le plus beau message qui soit avant de prendre enfin sa destinée en main. Et pourtant, combien triste est la réplique une nouvelle fois empreinte d’hésitation et d’ambiguïté que la demoiselle adresse à la question de son compagnon avant de se laisser emporter par les flots. On pouvait s’attendre à un « je t’aime » de la part de ce dernier mais il était appelé à endosser le rôle du narcisse tandis que l’écho disparaissait…

J’aborderai bientôt le « Side 2nd » dont Kawa Soft présentera sa traduction à la prochaine Japan Expo. Je nourris néanmoins quelques appréhensions à propos de cette « suite » qui parle en fait du passé de Setsumi : j’imagine mal ce qu’elle peut apporter de plus au portrait subtil et poignant dressé durant son dernier voyage.


11.08.2011 : Side 2nd (attention spoilers)

Était-il nécessaire de donner une suite ou plutôt un prélude à l’histoire de Setsumi? Si j’ai passé un très bon moment à suivre celle d’Himeko, je me pose encore la question en lisant l’épilogue. L’auteur a étroitement rattaché les deux récits en exploitant les éléments clés de l’escapade (la carte du Japon, l’argent du périple, la passion pour les autos) : plus que le reflet d’un désir d’évasion du septième, ils représentent après Narcissu Side 2nd l’héritage qu’a laissé Himeko à son amie, la possibilité offerte à Setsumi de réaliser elle aussi les choses qu’elle souhaite faire avant de partir.

Comme il le souligne dans son commentaire, l’auteur a voulu montrer que Setsumi n’était pas aussi solitaire qu’elle pouvait le sembler aux yeux du nouvel hôte du septième mais qu’elle a aussi côtoyé des personnes qui ont partagé avec elle leur gaieté et leur dépit. Il réalise en quelque sorte son vœu le plus cher à travers cette suite : introduire dans l’entourage de Setsumi des personnes qui souhaitaient sincèrement et sans apitoiement son bonheur, qu’elle sourie à la toute fin.

Narcissu Side 2nd reprend l’ambiance sonore et le même procédé de vues subjectives avec un plus grand nombre d’illustrations (toutes magnifiques) et des décors qui insistent moins sur les effets de flou. L’histoire d’Himeko est touchante et bien narrée : on saisit l’attachement qu’elle a pour sa sœur, Chihiro, et sa meilleure amie, Yuka. De nombreuses thématiques apparaissent tout au long du récit. La plus importante est celle de ceux qui restent et de ceux qui partent, que l’on appelle symboliquement Alois et Nello en référence au Chien des Flandres. Ayant joué les deux rôles, Himeko sait combien il serait dur pour ses proches de la voir dépérir et décide de finir dans la solitude jusqu’au jour où elle rencontre Setsumi. Et pourtant un impact de son séjour au septième sera l’éradication d’une des règles sacrées : ne pas se faire d’ami. L’histoire pose aussi une approche assez ambiguë du catholicisme selon l’aveu même de l’auteur, l’action de l’héroïne s’inscrivant comme une révolte face à un Dieu qui n’est nulle part et qui ne répond pas aux prières. Quand à Setsumi, elle essaye d’apprendre ce qu’est la gentillesse envers les autres, si elle s’inscrit dans la sincérité ou si elle doit savoir laisser une part au mensonge et au secret. Elle éprouve aussi de la culpabilité à l’égard de ses parents qui font beaucoup de sacrifices pour elle et s’interroge : la maladie est-elle une punition pour ses fautes et pour son comportement?

Si la lecture de Narcissu m’avait pleinement satisfait, j’éprouve cette fois plus d’amertume. Comment expliquer le suicide de Setsumi quand on apprend qu’elle côtoyait des personnes qui devaient lui enseigner toute la valeur de la vie humaine, de ses épreuves, de ses tristesses et de ses joies? Himeko lui demandait à son tour si elle la retiendrait avant de se jeter dans les flots mais jamais elle n’avait l’intention de mettre fin à ses jours. Le dernier geste de Setsumi est plus que jamais remis en question à travers ce prélude.

6 réflexions sur “Narcissu – à la recherche d’un écho

  1. Ayant eu l’occasion de pouvoir relire Narcissu 2 à l’instant, je peux te certifier que cette « suite » n’est pas du tout inutile. Elle apporte énormément au personnage de Setsumi (beaucoup de détails du premier volet deviennent cohérent une fois que tu l’as lue), et en plus elle a le mérite d’être encore plus réussie ; l’immersion est encore plus grande, pour nous faire encore plus voyager et pleurer.
    Enfin, tu verras bien. J’attends de pieds ferme ton prochain billet là-dessus, donc. :p

  2. En regardant quelques screenshots sur VNDB, j’ai eu l’impression que ça trahissait un peu la façon dont le premier opus parvient à rendre l’univers immersif : l’héroïne semble bien plus souvent dessinée et c’est dommage car l’emphase sur l’environnement rendait le concept original

  3. « Je nourris néanmoins quelques appréhensions à propos de cette « suite » qui parle en fait du passé de Setsumi : j’imagine mal ce qu’elle peut apporter de plus au portrait subtil et poignant dressé durant son dernier voyage » = Et ben, figure-toi que j’étais à peu près dans le même état d’esprit en attaquant Narcissu 2 que j’ai finalement beaucoup apprécié. La suite apporte pas mal d’éléments qui expliquent certains détails par-ci, par-là et surtout qui offrent l’idée d’une transmission. On élargit vraiment le duo de base narrateur/Setsumi, c’est plutôt bien foutu (et l’épilogue déblocable en ayant fini les deux jeux les fait même se rejoindre de manière cohérente). Je pense que tu devrais aimer Narcissu 2 ^^.

  4. Double commentaire X)

    Concernant Narcissu 2 (beware of the spoilers) :
    Il ne faut pas oublier que l’auteur a indiqué qu’il valait mieux, selon lui, jouer à Narcissu 2 d’abord, si possible, afin de profiter au maximum de l’histoire, et ce en vue de rendre la chute de Setsumi encore plus tragique, justement parce que la fin de Narcissu 2 était pleine d’espoir.

    Le suicide de la jeune fille est à mon sens absolument inchangé pour une très bonne raison : elle est atteinte d’une maladie incurable. C’est un peu la meilleure excuse du monde pour ça, non ? Au point où elle en est, elle est forcée de mourir, et ce n’est pas le fait d’avoir côtoyé Himeko qui va changer cela. Que vient faire la valeur de la vie humaine quand ton unique projet d’avenir se résume à crever au milieu de tes proches et crever au milieu des aides-soignantes ? Pour moi le destin geste de Setsumi est davantage accentué que remis en question…

    « Himeko lui demandait à son tour si elle la retiendrait avant de se jeter dans les flots mais jamais elle n’avait l’intention de mettre fin à ses jours » = Parce que Himeko est Himeko et Setsumi est Setsumi, tout simplement. Et puis ce serait franchement décevant si les deux morts étaient des copiés-collés et Setsumi un vague pantin imitant sans arrêt son aînée, elle a sa personnalité propre et c’est tant mieux.

  5. Je pense en effet que j’ai été un peu décontenancé par le décalage entre l’optimisme ambiant de cette seconde partie et le côté fataliste de Narcissu. Je trouve qu’en voulant peindre son petit monde avec plus de gaieté, l’auteur gâche un peu l’impact de l’histoire de Setsumi.

    En observant les gestes des deux héroïnes, avec le recul je dirai qu’Himeko a fait tout son possible pour exaucer ses souhaits jusqu’au bout tandis que Setsumi a profité de sa première escapade pour mettre fin à ses jours. Je me demande pourquoi l’auteur aborde la question du catholicisme et de l’aspect tabou du suicide. Peut-être qu’il voulait signifier qu’il y a différentes façons de concevoir son existence et de choisir sa destinée? Le plus dérangeant, c’est que Setsumi s’inquiète toujours des projets d’Himeko sur le toit de l’hôpital et en montagne mais que c’est elle qui finit par se suicider…

    Et lire 2nd Stage avant c’est pas une mauvaise idée, discutable à mon avis mais je suppose que la plupart ont fait les choses dans l’ordre…

  6. Je suis moi aussi partagé sur l’ordre de lecture de narcissu 2nd et Narcissu, car comme tu le dis on passe d’un optimisme mesuré (oui, ça reste quand même pas super joyeux) a quelque chose de plutôt tragique finalement.

    Personnellement j’ai lu Narcissu avant 2nd, ce qui fait que j’ai bien aimé lire 2nd ensuite pour me réconcilier avec les petits défauts du premier, notamment le manque d’attachement et d’identification au personnage qui reste trop secret. Le deuxième opus corrige un peu cette impression, bien que Setsumi reste toujours un peu réservé.

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