Octave : un manga (les)bien sans plus

Vous vous souvenez peut-être du billet que j’avais consacré à Girl Friends (édité depuis par Taïfu) l’année passée ? J’avouais un certain penchant pour le yuri tout en balançant de fumeuses théories à propos du genre. Et bien figurez-vous que j’ai récemment eu ma dose de jeunes filles amoureuses comme Tranquil Spring vient d’achever la traduction d’Octave. Quand il s’agit d’un seinen, qu’il y a du drama, du slice of life et des lesbiennes en action, je ne résiste pas trop longtemps à la tentation.

Octave raconte l’histoire de deux jeunes filles dans une société qui leur a enlevé presque toute illusion. Yukino était à 15 ans membre d’un groupe de quatre idoles qui durent très vite se séparer comme le succès n’était pas au rendez-vous. Une fois rentrée à la campagne, cette petite aventure lui causa bien des brimades et elle retourne à Tokyo trois ans plus tard pour travailler comme assistante dans une agence de production. Elle y fait la rencontre de Setsuko, 22 ans, une compositrice qui a aussi connu les affres d’une gloire éphémère.

Notre petite romance prend racine dans les bains publics où Setsuko profite d’un miroir pour contempler la pureté de la chair blanche de Yukino. La jeune fille ne s’en est pas rendue compte et accepte sans se méfier d’aller manger chez une dame qui se rinçait l’œil à son insu. Et vous savez, quand on invite à bouffer en soirée celle qu’on matait un peu plus tôt d’un œil pervers, c’est souvent qu’il y a des intentions profanes derrière tant d’altruisme.

J’ai aimé Octave parce que ça parle d’une fille qui en aime une autre, un petit couple qui ne tient pas deux secondes ensemble sans faire l’amour. Dit comme ça, c’est un peu court et ça me range dans la masse obscure et lubrique de ceux qui raffolent de « girl-on-girl action » comme on dit outre-atlantique. Maintenant que j’ai posé le fond de ma pensée, je vais quand même essayer de trouver quelques qualités au titre.

Comment Octave aborde-t-il le yuri? En fait, la relation entre Yukino et Setsuko n’est que rarement observée du point de vue de l’orientation sexuelle. Le mot « lesbienne » est étrangement absent. On se fiche de savoir si elles sont fondamentalement homosexuelles, si leur attirance mutuelle représente un choc pour elles et leur entourage. L’auteur ne met pas l’emphase sur le silence forcé qui entoure leur relation ni l’intolérance à laquelle elle se heurte. Setsuko aurait très bien pu être un homme, l’histoire n’aurait pas radicalement changé. Les questions autour de la sexualité restent secondaires même si on surprend l’héroïne à se demander ce que ça fait d’avoir le petit bout bizarre qui dépasse bien profond.

Octave pose surtout une réflexion sur la vie, sur les aspirations et le désenchantement causé par la société. Yukino n’abandonne jamais complètement son rêve de paraître à la télévision et traîne comme un boulet son expérience d’idole. Le récit est le plus souvent égocentrique comme on se focalise sur ses désillusions, les questions qu’elle se pose sur elle-même et sur les autres, sa tendance à trop s’apitoyer. Setsuko semble infiniment plus adulte et réfléchie malgré l’aura mystérieuse dont la pare Yukino. Au contraire de son amoureuse, elle fait un travail qui lui apporte satisfaction même s’il la condamne à rédiger des partitions anonymes. Distante et indéchiffrable, elle manifeste une candeur et une ingénuité déroutante dans ses propos quand elle sent le besoin de manifester son amour pour Yukino.

Ce qui distingue Octave de la production yuri, c’est son ton exceptionnellement sérieux d’un bout à l’autre du récit et les réflexions abordées. La romance manifeste une franchise inédite de la part de ses instigatrices : elles s’aiment dès les premiers chapitres et si les secrets états d’âme sont légion, – Yukino cédant aux crises de jalousie en se figurant l’expérience de Setsuko – ils laissent vite place aux conversations sincères, ouvertes et calmes entre deux demoiselles qui n’ont malgré les apparences rien à se cacher. Octave n’arrive cependant pas à la hauteur d’une œuvre d’Ebine Yamaji (Love my Life, Indigo Blue) quand il s’agit de représenter de manière réaliste et dépouillée un amour adulte entre lesbiennes.

J’ai aussi aimé Octave pour son style épuré. Les planches évitent les extravagances décoratives que l’on retrouve dans certains shojo-ai et plaisent par leur simplicité et les efforts sur la mise en scène. Un titre qui sort de la routine en parlant d’homosexualité de manière décomplexée mais dont on risque finalement de ne pas retenir grand-chose si ce ne sont l’étrange parcours des deux jeunes filles et le foisonnement des scènes intimes.

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