La fuite du temps dans la vacuité de NieA_7

Après le tortueux Serial Experiments Lain, le mystique Haibane Renmei et le déroutant Texhnolyze, j’ai voulu en finir avec les séries impliquant Yoshitoshi Abe en regardant NieA_7. L’histoire raconte le quotidien de Mayuko, une étudiante qui cumule les petits boulots pour joindre les deux bouts et loge dans un studio pourri au dessus des bains publics d’Enohana, une bourgade en voie de désertion. Dans son placard, Niea, une extraterrestre squatteuse, excentrique et écervelée.

Je savais à quoi m’en tenir à la lecture du synopsis mais certaines critiques n’étaient guère engageantes : une banale tranche de vie, l’ennui à chaque instant, un récit qui ne livre rien. Des reproches que je conçois parfaitement mais j’ai ressenti cette petite fresque de manière tout à fait différente. Il faut  s’imprégner de son ambiance unique et mystérieuse pour saisir au vol les sentiments subtils et mélancoliques qui ressortent de chaque instant de NieA_7. Privilégiez cette excellente critique de Cheesus ou cette très jolie présentation de Rad si vous n’avez pas encore vu la série car je risque d’en dévoiler un peu trop à travers mon interprétation.

Mayuko : une jeune femme qui cherche un sens à la vie…

L’héroïne de l’histoire vit de manière autonome loin de sa famille  mais chérit la vieille montre que son défunt paternel lui a léguée. On sent clairement une certaine lassitude s’installer chez elle même si elle s’efforce de ne pas la laisser transparaitre devant son entourage. Cours préparatoire, service au restaurant, distribution des journaux, nettoyage du bain public : son quotidien ne lui laisse pas vraiment le loisir de profiter de sa jeunesse. Au fond Mayuko en a-t-elle seulement envie ? Contrainte de refuser les invitations de ses amies, elle se sent dépassée avec sa chevelure en bataille et sa robe vétuste. On n’est pas regardante sur la mode quand on ne peut se payer un bol de riz. Pour passer sa mélancolie, elle s’en prend parfois à sa « colocataire », agacée par son insouciance avant de constater avec chagrin qu’elle ne fait que jalouser cet aspect de la personnalité qui lui fait défaut et l’empêche de s’ouvrir aux autres.

De quoi demain sera-t-il fait ? Quel sens donner à sa vie ? Autant de questions que la jeune femme supporte en silence durant ses instants de paresse contemplative. En attendant de trouver une réponse, elle suit une routine quotidienne qu’elle ne peut s’empêcher de chérir mais qui risque de s’avérer éphémère. Car le temps s’écoule, la ville d’Enohana voit ses ruelles désertées et les propriétaires pensent revendre les bains publics où Mayuko a passé une partie de son enfance.  La montre de son père tend à s’arrêter par moments. C’est une partie d’elle-même qui est sur le point de lui être arrachée. Peut-être pour assurer de meilleurs lendemains ?

Niea : une extraterrestre qui cherche de quoi se remplir la panse…

Suspendue au dessus de la charmante bourgade d’Enohana, une mystérieuse silhouette se dessine dans le ciel, le vaisseau mère. Mais que vient faire une extraterrestre dans le placard de Mayuko ? Niea est une spécimen égoïste et sans scrupule, un peu méprisée par ses pairs car elle n’a pas d’antenne. Elle passe son temps à rassembler des déchets pour monter son vaisseau spatial ou pour les vendre au noir, causant bien des déboires à son hôte qui voit carrément le toit de son déjà miteux appartement s’envoler dès le premier décollage. Les péripéties souvent burlesques et les soudaines escapades de la jeune extraterrestre contrastent avec les relents monocordes du quotidien de sa « colocataire ». Niea prône cette insouciance primitive et nécessaire pour exorciser les doutes et la mélancolie de Mayuko.

Cette petite énergumène ne se contente cependant pas d’agrémenter le tableau mais possède un background qui restera à jamais mystérieux. Bien qu’elle soit dépourvue d’antenne, elle pense recevoir des signaux du vaisseau mère dont le dernier « sayonara » consomme en quelque sorte la rupture avec sa planète d’origine. C’est un peu le sens de cette fameuse soirée de tempête où le reflet de l’engin s’évapore dans le ciel en une nuée de lucioles, ces petites créatures éphémères. Si Niea et Mayuko se distinguent comme le ying et le yang, c’est bien cet arrachement aux racines qui les rattachent, accommodé d’une vie précaire où chacun s’entraide à sa façon. Entre mélopée contemplative et frénésie débordante, NieA_7 raconte un été de toutes les interrogations dont on ressort avec une seule certitude : l’automne est arrivé.

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8 réflexions sur “La fuite du temps dans la vacuité de NieA_7

  1. On peut aussi lire pas mal de critiques qui trouvent Haibane Renmei ennuyeuse à mourir et sans intérêt, ça ne m’étonne même pas qu’il se produise la même chose pour NieA, c’est dommage de voir que tant de gens passer à côté de la sensibilité si subtile des oeuvres de Yoshitoshi, y’a tellement plus à y déceler.

    Je me suis doucement spoilé, mais tu me donnes très envie de franchir le pas sur cette petite dernière qui m’a toujours inspiré beaucoup de curiosité, même si je suis encore un peu affecté par le traumatisme Texhnolyze (qu’est-ce que tu en as pensé d’ailleurs ?). Ce côté tranche de vie, ce rythme posé qui souligne une profonde remise en question, l’égarement des personnages, c’est aussi ce qui m’avait fasciné dans Haibane Renmei, je suis plutôt rassuré de voir qu’on retrouve ces ingrédients ici :)

  2. pourquoi parler de ABe & d’une eventuelle sensibilité de NieA_7 alors qu’il n’a rien fait dessus à part le chara-design ?
    à part sur Haibane où l’idée originale vient de ses doujin, il n’est que le chara-designer des autres oeuvres auquels il a participé.
    Non s’ils ont trouvé NieA_7 chiant ou Lain chiant ce n’est pas à cause/grâce à ABe …

  3. Gen’ -> Le problème avec NieA_7, c’est que l’univers se veut quand même moins symbolique et démiurge que dans Ailes Grises. Dans la ville d’Enohana, très contemporaine malgré la touche SF, on n’explore pas grand chose et rien ne se passe vraiment durant les 13 épisodes. C’est du slice of life à l’état le plus pur et banal qui soit. Ça a rebuté pas mal d’aficionados d’Abe mais tu fais bien le rapport avec Ailes Grises et on retrouve aussi des bribes de la question « identité de soi » présente dans Lain.

    Pour Texhnolyze, j’ai parlé d’expérience « déroutante » mais ce sont surtout l’ambiance glauque et l’univers dépeint qui m’ont marqué. C’est typiquement le genre de spectacle qui me laisse une impression forte : on sent qu’il y a des thématiques à interpréter en filigrane mais je pense surtout qu’il me faudrait revoir la série pour bien en parler…

    « Je me suis doucement spoilé » -> Je pense que c’est volontaire de ta part mais j’espère que ma mise en garde n’était pas trop discrète.

    Rukawa -> Tu as raison de préciser qu’Abe n’est au fond qu’à l’origine du chara-design pour la série. Reste que les œuvres sur lesquelles il travaille ont toutes un quelque chose en commun au niveau du récit, mis à part Texhnolylze. Je me demandais d’ailleurs si les mangas qu’il a publiés pour Lain (apparemment c’est un bonus de 18 pages alors la question ne se pose pas), Haibane Renmei et NieA_7 étaient adaptés ou à la source des séries TV ? C’est d’ailleurs dans le doute que j’ai juste parlé de « séries impliquant Abe ».

  4. NieA, si je ne dis pas de conneries, c’est l’histoire de Yasuyuki Ueda qui tombe sur un doujin d’ABe qu’il trouve rigolo et qui lui propose de faire un anime basé sur cette petite histoire. Reste qu’il n’est ensuite pas crédité pour autre chose que le character design.

  5. Pour Niea_7, ABE a publié le premier tome quelques jours avant la diffusion du dernier épisode de la série. (Difficile de dessiner un manga complet en trois mois.) On peut penser sans se tromper qu’il s’agit d’un projet multi-support pensé comme tel dès son démarrage.
    Et Lux a raison, UEDA est bien tombé sur un « fanzine » de ABE (impossible de savoir de quoi il s’agit) – mais on commence à être habitué à UEDA fouillant la production d’ABE pour trouver matière à adaptation.

    Le partage des taches dans une équipe, c’est un peu plus complexe que les crédits d’un générique. Surtout quand il s’agit d’une production d’UEDA. J’entends qu’ABE et KONAKA sont proches et quand je lis qu’ABE a comme projet une réflexion sur la dégradation du corps et sa mise en prothèse, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est pour quelque chose (mais quoi ? allez savoir) dans l’histoire de Texhnolyze. (Même si cette réflexion est postérieure à la production de Texhnolyze.)

    Par contre, j’avoue qu’on a tendance à largement surestimer l’implication réelle d’ABE dans ce à quoi il participe.

  6. Peter (Rukawa ?) > Pour la simple raison que je n’ai pas encore vu ce fameux NieA_7, et que cette petite description, en plus de me tenter, le rapproche d’autres productions dans lesquelles Abe est « impliqué », sans que ces dernières lui doivent forcément tout. Le fait que la simple évocation de ce nom amène tout un tas de surinterprétations, ça ne réfute pas forcément le caractère viable de ces déductions.

  7. c’est juste mon prénom, j’ai des amis IRL qui ont un blog wordpress, je me vois mal utiliser un pseudo chez eux. Ici c’est une simple erreur d’inattention.
    Bande de radins qui n’achètent pas de NDD.

    @Lux : si c’est un doujin de ABe çà doit être Uchuujin desu ga shitsumon desu. Jevanni en a fait une fantrad.
    http://jevanni.wordpress.com/2010/04/15/yoshitoshi-abe-uchuujin-desu-ga-shitsumon-desu-et-avis-sur-le-lecteur-kindle/
    Reste que les 2 oeuvres sont assez différentes l’une de l’autre si ce n’est la stupidité du protagoniste principale.

  8. Sauf que Uchuujin desu ga shitsumon desu date de 2006 et Niea_7 de 2000…

    ABE n’a pas masse de doujin datant d’avant 2000. Je sais qu’il y a des croquis des persos de Niea_7 dans Sui Rin mais rien qui justifie le fait que UEDA ait pu se bidonner devant. Ou alors il avait fumé la moquette juste avant.

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