Bungaku Shoujo : celle qui mange du papier

Ceux qui ont vu dernièrement l’arc Shiori de Kaminomi ou encore la moefication de Yuki Nagato auront déjà entendu parler de ce fantasme que nourrissent certains autour des férues de littérature. Une image caricaturée de ce personnage véhicule dans les esprits des otakus qui lui prêtent toujours des lunettes, parfois une queue de cheval, souvent ce caractère timide, introverti ou encore maladroit qui s’attache si bien à celles qui recherchent constamment refuge dans les œuvres de fiction. Le spécimen servi dans Bungaku Shoujo vient quelque peu démentir ces clichés car elle n’a rien d’une asociale et ne porte pas de lunettes. Amano Touko est une véritable passionnée qui dévore sa lecture dans tous les sens du terme.

Le photocopiage la jeune bouquineuse tue le livre.

Bungaku Shoujo est adapté d’une série de romans de Mizuki Nomura illustrés par Miho Takeoka. Le projet de Production IG est constitué d’une courte introduction diffusée il y a un an : Bungaku Shoujo: Kyou no Oyatsu – Hatsukoi met en scène une de ces fameuses séances de lecture à deux et montre déjà comment Touko vit sa passion. Trois OAVs intitulées Bungaku Shoujo Memoire ont ensuite servi de prélude, diffusées à une semaine d’intervalle avant la sortie du film. Je ne vous conseillerai pas d’ordre particulier : commencer par les OAVs empêche de goûter à la surprise de certaines révélations mais permet aussi de mieux compenser les faiblesses d’une narration qui peut dérouter. Vous pourriez vous contenter du film mais si les épisodes ne sont pas absolument nécessaires pour comprendre l’intrigue, ils ont le mérite de dessiner les contours assez complexes de la personnalité de trois héroïnes particulièrement touchantes.

On remarque dès le lever du rideau que peu d’éléments distinguent le film au niveau de la réalisation. Le chara-design très anguleux de certains personnages peut rebuter et il faut surtout s’attendre à être enfermé entre quatre murs durant l’essentiel du récit comme tout se déroule entre l’école et l’hôpital. Heureusement que les décors extérieurs ressortent clairement du lot avec la douceur de leurs coloris et que les arrangements de piano accompagnent très bien cette charmante petite histoire. Sachez aussi que Miu est interprétée par Aya Hirano.

Touko recrute un première année, Konoha, témoin profane de son rituel boulimique. Pour le réduire au silence, elle le condamne à la servir comme écrivain personnel durant les séances de littérature en soirée. On se souvient que dans Bienvenue à la NHK le héros entrait au club de littérature de manière tout à fait désintéressée alors que celui-ci n’avait pour membre qu’une énigmatique sempai. Leur activité se résumait à des parties de carte ou de fumeuses dissertations de Kashima autour des conspirations de l’humanité que Satou assimilait bien malgré lui. La tournure ressemble un peu au prologue de Bungaku Shoujo comme les deux protagonistes se retrouvent aussi seuls dans la salle de lecture mais l’état d’esprit n’est pas le même.

Konoha devra écrire des nouvelles (ou plus exactement des encas) sur un canevas aux éléments souvent impossible à concilier avant que sa sempai ne passe à table, prenant un malin plaisir à bouffer les pages au fil de la lecture. Elle ne peut d’ailleurs que manger du papier sur lequel sont couchées de belles histoires, le goût variant bien sûr selon la qualité d’un récit dans lequel elle se projette à la manière de Marie Poppins quand elle ne va pas jusqu’à s’identifier à la narratrice. On est intrigué par cette manie : quel intérêt une jeune littéraire éprouverait-elle à manger du papier? Au lieu d’avancer d’hypothétiques origines extra-terrestres de Touko, je pense surtout qu’il s’agit là d’une façon de faire sienne une œuvre, d’en capturer à jamais les images. Elle ne se contente pas de manger un coin de page des récits de Konoha : cette bibliovore mange tout pour ne jamais oublier un récit qui a été conçu pour elle seule. Mais cette manie prend une toute autre ampleur quand on apprend dans le premier épisode de Memoire que Touko n’a plus aucun sens du goût pour les aliments dont elle ne sait exprimer les saveurs qu’en les comparant aux grands classiques de la littérature en de fumeuses correspondances.

On pourrait s’attendre à une histoire résolument culturelle mais la jeune fille s’intéresse à un genre de littérature très spécifique : les romans d’amour dont la lecture lui donne des frissons de partout. Elle fait même installer dans le jardin de l’école un abri pour oiseau destiné à récolter les requêtes des amoureux en détresse. La « boîte au lettre » reste vide deux années durant avant qu’ils ne découvrent un mystérieux dessin ayant toute l’apparence d’une plaisanterie. C’est en effet une ellipse de deux années qui sépare la rencontre sous le magnolia du début de l’histoire.

Le récit prête à la littérature la qualité d’interpréter sa propre existence, de rattacher les êtres, de représenter ses rêves et ses émotions. Déjà dans Onani Master Kurosawa, le héros pensait illusoirement s’être rapproché de l’élue de son cœur à travers de longues discussions à la bibliothèque. Mais cette passion n’était qu’un prétexte et il devait finalement se contenter de tenir cette promesse faite à Magister Takigawa de devenir romancier. C’est un peu le même drame romantique qui se joue dans Bungaku Shoujo même si les implications des personnages sont différentes et surtout, le film va plus loin en soulignant l’influence d’une œuvre de fiction sur le vécu, en l’occurrence la fameuse nouvelle japonaise écrite par Kenji Miyazawa, Train de nuit dans la Voie lactée. Il faut regarder ce film à la lumière de l’esthétique de la réception et de la mise en abîme du récit. Quel était le souhait de Campanella ? Où désirait-elle arriver au bout du voyage ? Voulait-elle simplement rester aux côtés de celui qu’elle aime, Giovanni, aspirait-elle à un rêve plus grand, ou alors ? Bungaku Shoujo aborde de sombres thématiques telles que les troubles de l’identité et les tendances suicidaires, purifiées à l’aide de la magie créée par la littérature.

J’ai été volontairement flou au sujet de l’intrigue générale et de ses protagonistes. J’essaie maintenant de livrer une interprétation de la fin sans rien en dévoiler. Certains utilisent l’écriture comme un moyen de partager ses sentiments alors que d’autres interprètent le message livré en filigrane par l’auteur, sans savoir qu’ils y trouveront le reflet de leur propre existence. Il faut comprendre la scène du planétarium comme une projection illusionniste du dialogue scellé dans un livre dont le propos n’est pas parvenu au destinataire. Un dialogue qui ne se passe que dans l’imagination des spectateurs, stimulée par un interprète extérieur qui en fait ressortir le message pour enfin le livrer, et se referme à la dernière page car il appartient désormais au passé. L’auditoire se réveille d’un livre, toujours assis sur son siège. La conversation n’a pas eu et n’aura jamais lieu mais son destinataire a enfin recueilli le message.

Bungaku Shoujo est un merveilleux récit qui pose une réflexion sympathique sur la littérature. L’histoire de Miu montre comment l’inspiration de l’écrivain peut être motivée, comment les peurs la brident avant que le traumatisme ne la scelle à jamais.  Celle de Touko témoigne du rapport privilégié qui rattache le lecteur, le romancier et son œuvre. Un moyen comme un autre de nous redonner goût aux romans et de réveiller notre fantasme de la jeune bouquineuse.

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4 réflexions sur “Bungaku Shoujo : celle qui mange du papier

  1. Eh ben quel billet enthousiaste, j’avais lâché en plein milieu trouvant le scénario mou et décousu en plus de personnages complètement creux, mais je lui redonnerai sa chance.

  2. On met en effet un long moment à comprendre où le récit nous mène. Je comprends donc tout à fait ton impression et c’est peut-être cela qui justifierait de voir les OAVs auparavant.

  3. Content de voir un article sur ce film qui a été boudé par tout le monde, en témoignent ses piètres résultats au box office jap et l’absence quasi-totale d’avis et de discussions dessus dans le coin.
    Pourtant c’est un bon film, j’ai beaucoup aimé le début et la fin, je n’ai cependant pas énormément accroché à tout ce qui touchait à Miu (où Touko est doucement mise à l’écart avant de revenir en force), Hirano Aya n’aidant pas non plus… Un film qui porte bien son nom tant il est centré sur son héroïne qui est probablement un de ses meilleurs atouts.
    Visuellement, c’est du IG, le travail sur l’ambiance des différents lieux est très réussi, entre la salle du club confortable et idéale pour une séance de lecture, l’hôpital austère, froid et oppressant, l’extérieur très ouvert et bien sûr, le planétarium qui est une image extrêmement bien choisie pour ce qu’il s’y passe.
    Il me tarde de jeter un oeil sur les différentes OAV, je suis ravi d’apprendre qu’ils sont centrés sur Touko, bien que ce soit prévisible.
    Merci pour ton article et ton analyse qui me parait intéressante et bien vue.

  4. Merci à toi d’avoir mieux décris les décors d’intérieur car je trouve l’exercice difficile et je n’ai pas réussi à me défaire de l’idée qu’ils ne se démarquaient pas des autres productions.

    Précision pour les OAVs : chacune traite d’une héroïne différente. La première de Touko, la seconde de Miu et la troisième de Nanase, cette dernière étant selon moi la moins intéressante (j’ai pas vraiment cerné l’intérêt du personnage dans l’histoire, d’autant plus que son background est fade comparé aux autres). Pour Touko, beaucoup reprochent en effet à l’histoire du film de la laisser un peu de côté et de ne pas expliquer ni exploiter sa manie de manger du papier.

    Et je suis aussi content de trouver de ce côté francophone quelqu’un qui a aimé Bungaku Shoujo =)

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