L’ignorance est la vertu des aventuriers

Aujourd’hui, une réflexion qui m’est venue à l’esprit en regardant Nadia et le Secret de l’Eau bleue. Souvent le spectateur est invité à adopter le point de vue du héros et donc une sorte de focalisation interne où le personnage central partage avec lui « tout ce qu’il voit, tout ce qu’il sait et tout ce qu’il pense ». Si on va plus loin dans la question, on constate que souvent le héros possède une connaissance de la situation volontairement limitée par son entourage. C’est le cas par exemple de Jean et Nadia qui ignorent au début les causes du conflit entre le Nautilus et Neo Atlantis ainsi que le secret autour de l’Eau bleue, alors que les membres de l’équipage – ou tout du moins le capitaine Nemo – en savent long sur la question. Le constat, assez banal, pourrait s’appliquer à d’autres horizons comme on le retrouve dans toute œuvre de fiction. Il figure peut-être parmi les fameux tropes recensés sur un coin de la toile.

Non, ce billet ne parlera pas que de l’héroïne chère à mes ancêtres…

Comme il me faut considérer d’autres exemples que celui de Jean et Nadia dont je suis les aventures en ce moment, je choisirai d’abord le cas Final Fantasy X. Dans ce joli scénario à l’eau de rose que nous a servi Squaresoft, la tête blonde partage avec le joueur toute son ignorance à propos de Spira. C’est d’autant plus pratique pour les scénaristes qu’il n’ont pas besoin de jouer les narrateurs pour présenter la religion de Yevon, l’enjouement autour du Blitzball ou encore la malédiction de Sin. Tout se fait le plus naturellement du monde : le héros (et donc le joueur) passe ici légitimement pour un idiot fini qu’il s’agit pour ses compagnons d’éclairer.

Mais l’élément qui attire le plus mon attention dans le tableau, c’est la présence d’un homme qui sait tout dès le début : Auron. Il connait le secret derrière la religion de Yevon, la destinée des invoqueurs que personne n’ose dévoiler et surtout le simulacre qu’est en définitive ce voyage à Zanarkand dont il a déjà rencontré le prieur lors de son pèlerinage avec Jecht et Braska dix ans auparavant. Le héros a bien sûr l’idée de l’interroger sur son expérience passée mais Auron se cantonne à un mutisme qui pue la classe, répondant par de laconiques « c’est ton pèlerinage », « vois par toi-même », allant même jusqu’à prouver qu’il ne peut échapper à sa destinée : « toute histoire doit avoir une fin. » Et si tant de mystère et d’aphasie devait conduire l’équipe à sa perte?

La sagesse de l’ancêtre, impénétrable derrière ses lunettes noires.

Ce n’est qu’au bout du chemin qu’on saisit les motifs de ce mutisme. Ce que voulait Auron, c’est que le héros apprenne la vérité par lui-même et se trouve ainsi en position de faire son propre choix en fonction de son vécu, de tracer sa destinée de connivence avec ses camarades qui l’ont suivi lors du voyage. Si tout avait été dit à Luca, l’aventure aurait-elle encore eu un intérêt, le groupe aurait-il poursuivi le pèlerinage, la menace qui plane sur Spira aurait-elle été anéantie ? Il n’y a pas d’aventure ni d’émotion forte sans mystère et Auron garantit à lui seul cette touche énigmatique qui pousse le joueur à chercher la vérité cachée derrière Spira.

Il y a bien d’autres cas où nos compagnons détiennent les clés de l’engrenage. Les protagonistes de Xenogears chassent désespérément une vérité cachée au fond de chacun à son insu. Ce ne sont pas ici des fins initiatiques qui motivent cet état des choses mais des éléments faisant partie intégrante de cet inextricable scénario tels que l’amnésie, des intentions cachées ou un profonde psychose. L’ignorance du héros n’est pas volontaire comme elle est liée à des facteurs qu’il ne contrôle pas mais accompagne tout aussi bien le joueur dans sa quête de vérité. Elle a une importance tout à fait cocasse dans un certain Wild Arms 5 où Avril parvient ainsi à sceller en elle le démon qu’elle était, la « dame de glace », profitant de l’ego qu’elle s’est forgé durant son aventure aux côtés de Dean et Rebecca. La quête avait-elle dès lors un intérêt si c’est pour réveiller une menace et un passé qu’il aurait mieux valu sceller à jamais?

Parfois le spectateur profite d’un point de vue plus large que celui de l’héroïne mais l’ignorance du personnage prend une part tout aussi prépondérante dans l’intrigue. Ainsi dans Utena, le spectateur n’ignore pas la véritable identité des « Confins du monde » ni la relation très intime qui le rattache à Anthy, la fiancée de la rose. Tout lui a été balancé à la figure sans trop de cérémonie : il maîtrise la situation et il ne lui reste plus qu’à assister au drame. On ne cherche pas à découvrir qui se cache derrière ce rituel autour de la fiancée de la rose mais on se contente de suivre l’évolution de l’héroïne et surtout d’interpréter l’univers d’Utena. Car le spectateur verra sa focalisation « presque zéro » réduite au stade de focalisation externe au baisser du rideau comme il ne peut que deviner la destinée des personnages et l’essence de ce qui pourrait finalement être considéré comme une sorte de rituel de passage.

Mais l’ignorance d’Utena est surtout essentielle dans la mesure où elle se pare d’une portée initiatique. L’héroïne aurait-elle aussi bien compris la douloureuse existence d’Anthy si cette dernière devait partager ses tares dans des élans de confidences sans cesse interrompus par sa conscience? Ce voile infranchissable entre les deux camarades fonde toute la complexe subtilité de l’énigme. Et le fait que celui qui se cache derrière cette périphrase, les « Confins du monde », n’apparaisse qu’au tout dernier moment devant Utena a son importance car c’est lui qui a fait de la jeune fille une femme et elle ne peut que feindre une indifférence entendue devant la révélation.

Ailes Grises est un autre exemple où l’héroïne s’initie aux us et coutumes de l’univers dans lequel elle atterrit (qui la voit naître plus exactement). Personne ne lui apprend de A à Z les raisons de sa présence dans la vieille demeure, les règles qui régissent le statu des ailes grises ou leur destinée. L’œuvre se veut foncièrement initiatique dans la mesure où c’est Rakka qui doit appréhender sa situation et trouver par-elle même ce qu’elle veut apporter à la société qui l’entoure. Ses camarades ne peuvent que la guider et n’ont pas le courage de lui dévoiler la destinée des ailes grises. Cette ignorance de Rakka offre au spectateur plus d’espoirs et d’émotions que de doutes durant son séjour dans la vieille demeure. On ne trouve jamais vraiment réponse à tous les mystères qui constituent l’univers complexe de Glie et cela ajoute au charme de l’œuvre, riche en interprétation.

Parfois l’ignorance est au centre des enjeux, au sein du pacte que de jeunes adolescents ont signé avec le diable, inconscients des conséquences de leurs actes. C’est le cas de Bokurano où Kokopelli évite soigneusement de leur dévoiler une règle essentielle du « jeu » auquel ils vont prendre part. Plus on avance dans l’histoire, plus les participants se rendent compte de l’importance et de la complexité de la partie en cours dont leur guide Dung Beetle ne daignera jamais livrer tous les tenants et aboutissants. Les révélations qui en découlent participent pour beaucoup à l’intensité du récit.

L’ignorance peut être l’occasion d’une lente initiation, la route vers de fameuses révélations. Mais si l’on revient à l’exemple de Jean et Nadia qui a déclenché cette réflexion, le mutisme de Nemo sert avant toute chose à protéger des enfants destinés à construire l’avenir plutôt qu’à se battre pour des chimères du passé. Les adultes veulent de la sorte leur interdire toute participation à la quête : la candidature de Jean au sein du Nautilus est rejetée. On sera aussi attentif au fait que Nemo semble particulièrement indisposé (un manque de courage à nouveau?) à l’idée de révéler son passé à Nadia. Le secret de l’Eau bleue qui fascine le spectateur dès le premier épisode a-t-il des motivations concrètes ou est-il un vulgaire artifice destiné à tenir en haleine sa curiosité?

8 réflexions sur “L’ignorance est la vertu des aventuriers

  1. Point de vue intéressant. Hitchcock avait théorisé ça à sa manière, pour ne pas avoir à expliquer ses films : le « McGuffin ». Les héros sont en quête de quelque chose, ou de quelqu’un, ils ne savent souvent pas ce que c’est, comment le trouver, ni même pourquoi. Le spectateur sait ou ne sait pas, lui, mais ce n’est pas là l’essentiel. La raison (le « McGuffin ») n’est que le prétexte dont Hitchcock avait besoin pour lancer ses héros dans l’intrigue (tordue à souhait) et les regarder se dépatouiller avec.

    Dans les bonnes histoires, et ça marche aussi pour l’anime, j’aime que ce « McGuffin » reste un « McGuffin », et qu’il ne soit pas totalement expliqué. Les grosses révélations finales blabla, ça me gave. L’ignorance du héros, lorsque je la partage, au moins en partie, devient source de plaisir, d’excitation, de motivation à aller jusqu’au bout.

    C’est pourquoi j’adore les séries qui restent mystérieuses, dont plusieurs interprétations peuvent être données, et qui finissent souvent de façon ouverte. Ton exemple de Haibane Renmei est bien trouvé, mais j’y ajouterai évidemment Evangelion, Paranoïa Agent, et Serial Experiments Lain, dans le même genre.

    Ce qui compte ce n’est pas le but, mais le chemin où l’on se perd pour s’y rendre.
    Quant à Nadia, je ne l’ai pas encore vu(e), mais je crois que ça ne saurait tarder ;-)

  2. « Non, ce billet ne parlera pas que de l’héroïne chère à mes ancêtres… »

    « Ancêtres » ? Puisqu’il en est ainsi, je m’en vais me recroqueviller dans ma tombe…

    C’est un sujet intéressant que tu abordes là, en lisant je pensais aussi à Haibane Renmei, où l’ignorance joue un rôle vraiment primordial dans le récit et son immersion, avec cette même présence de figures « ancestrales » qui en connaissent bien davantage sur le sujet mais n’en dévoilent pas un mot. Tout dépend du point de vue qu’adopte la narration en fait, c’est assez comparable au « je » et « il » littéraire, narrateur protagoniste ou narrateur omniscient. Force est de constater que la première position est bien plus souvent adoptée pour prendre le spectateur au récit. Je pense aussi à une certaine situation dans Mirai Shounen Conan qui illustre parfaitement le propos : le couple de protagonistes est à un moment donné aux côtés d’un personnage capital de l’intrigue sans même s’en rendre compte, la révélation n’en est que plus savoureuse pour le spectateur, qui se voit obligé de chambouler totalement l’image idéalisée qu’il se faisait du personnage. Et étant en ce moment plongé dans la lecture du manga Bokurano, je ne peux que confirmer tes propos, je meurs d’envie de savoir ce qui se trame derrière tout ça, avec les allusions acides de truckifouette (drôle de nom en vf) disséminées durant le récit, même les protagonistes en savent ouvertement plus que nous, en premier lieu avec leur background individuel ,qu’on ne découvre qu’au moment venu. Ça suffit à mettre le spectateur dans une position de totale ignorance. J’aimerais voir une oeuvre où le spectateur se trouve en position totalement inverse (c’est peut-être déjà fait, mais rien ne me vient en tête dans l’immédiat).

  3. Mackie -> J’aurais pu élargir mon sujet à tous les types d’ignorances présents dans les séries TV mais ce qui m’intéressait vraiment, c’est quand la vérité est pendue devant le nez des personnages et qu’elle reste inaccessible. Mais grâce à toi je saurai ce qu’est un « McGuffin » (mes connaissance sur Hitchcock et même le cinéma en général sont déplorables…)

    Gen’ -> « J’aimerais voir une oeuvre où le spectateur se trouve en position totalement inverse » Je pense qu’il existe des héros dont le spectateur ne partage qu’au bout du chemin le caractère omniscient qu’il possède sur son histoire et l’intrigue sous-jacente. Voir peut-être le Nouvel Angyo Onshi où le passé de Munsu et ainsi toute la trame n’est révélée que fort tard. Mais le spectateur aura toujours accès aux clés vers la fin de l’histoire malheureusement (quoique Haruhi?)

    Merci à tous les deux pour vos retours =)

  4. Le problème, c’est aussi que pour que le spectateur puisse savoir quelque chose, il faut prendre le temps de le dire dans le contexte de la série, difficile de le faire sans les personnages principaux. Le rapport avec Haruhi est pas idiot puisqu’on en sait beaucoup plus qu’Haruhi, mais à la fois manifestement moins qu’Itsuki ou Mikuru. Le narrateur de l’histoire est ouvertement Kyon, donc là aussi, pas de point de vue omniscient à faire valoir. Par position inverse, je pensais à une oeuvre dans laquelle on en saurait bien plus sur les personnages qu’eux-mêmes. C’est peut-être valable dans le cas de flashforward ou d’épopées dont on connait la finalité (historiques, mythologiques ou autres) ?

  5. Ou tout simplement les séries qui commencent par la fin du genre Gungrave avant de se lancer dans un flashback d’une quinzaine d’épisodes. Mais sinon en reprenant l’exemple d’Utena c’est en gros ce qui se produit comme le spectateur est souvent amené à laisser l’héroïne de côté pour observer avec une sorte de voyeurisme les dessous cachés de la scène (la relation entre Anthy et Akios, les plans de celui qui tire les ficelles). Les récits qui ne se contentent pas de suivre un personnage tout au long de la quête mais d’autres qui apportent une connaissance bien plus précise de la situation ne sont pas si rares.

  6. Billet très intéressant pour sa réflexion. C’est en effet un phénomène très prenant que l’ignorance et son utilisation dans un scénario.

    En revanche pour Nadia, son ignorance n’est pas qu’un effet de scénario. Et là je vais spoiler l’épisode 22 donc je préviens de suite, attention à la suite !

    Comment Nemo aurait pu prévenir Nadia de tout son passé ? Je veux dire , il a quand même assassiné son peuple pour sauver la Terre et ses idées. Ca a tué sa mère, sacrifié son frère. Comment voulez vous qu’un homme avoue ça cash à une ado de 14 piges ? Alors Nemo se réfugie dans son combat, dans son mutisme. C’est tragique, hautement tragique et vachement bien mis en scène.

    Nadia doit « voler » la vérité qu’elle n’entend qu’au travers d’un micro placé entre Electra et Nemo. C’est une scène brillante. L’ignorance est une protection dans ce cas et la révélation est d’autant plus un choc que la mise en scène tragique de leur destinée la fait se dérouler dans 2 pièces innacessibles l’une à l’autre et après une terrible bataille.

    Signé, ton ancêtre de 24 ans.

  7. Merci pour ce joli complément d’informations. Ton spoiler n’est pas grave comme je suis à 5 épisodes de la fin (et que je succombe petit à petit au charme de Nadia malgré la qualité du chara-design qui pâtit grandement durant ces fillers).

    On se doute en effet que Nemo cache un secret qu’il n’a pas le courage de partager et qu’il se reproche. Il n’était pas pour autant obligé de cacher à Nadia la signification de l’Eau bleue et la destinée de son possesseur. Encore un non-dit qui conduit à une sorte de parcours initiatique (et périlleux) me semble-t-il.

  8. Tu es à 5 épisodes de la Fin, une fois que tu auras vu le 35 je pense que tu comprendras pourquoi le secret de l’Eau Bleue est si lourd à avouer. Pour en revenir au 22, je pense qu’avouer les horreurs qu’a vécu et dont est en partie responsable Nemo est impossible et préférer que sa descendance vive dans l’ignorance est un sentiment « humain ».

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