Mitsuru Adachi – Rendez-moi ma jeunesse!

Adachi est un bon vieux mangaka qui aura 60 berges en février prochain et fête cette année ses 4o ans de carrière. Sorti d’une école commerciale, il décide en 1969 d’aller à Tokyo débuter une carrière de dessinateur pour suivre l’exemple de son grand frère. Son œuvre est assez particulière dans la mesure où chacun de ses récits est construit autour de trois thématiques chères à l’auteur : le sport, l’adolescence et la romance. A noter aussi que c’est un des rares auteurs à publier ses travaux dans des magazines shônen et shôjo. Même si la différence est souvent infime chez lui tellement il s’amuse. Il posséderait sa propre équipe de baseball?

Je n’ai pas connu Adachi à travers les diffusions TV de « Théo, la batte de la victoire » sur les chaînes françaises (version française de Touch si c’est pas malheureux comme titre). Ce n’est donc pas la nostalgie qui me rattache à l’auteur, d’autant plus que mon premier contact avec son œuvre date d’il y a un peu moins de deux ans. Auparavant, je ne nourrissais que des préjugés pour un auteur de « mangas sportifs à la Olive et Tom ». J’ai alors mis la main sur Katsu! dont j’ai dévoré les volumes en un rien de temps tellement je m’étais attaché à l’ambiance et à la légèreté de la lecture. Voici l’ordre dans lequel j’ai lu ses œuvres. N’y voyez aucun fil logique, juste la volonté à la longue de dénicher les récits les moins connus de l’auteur, quitte à me rabattre parfois sur les releases d’Iscariote.

Katsu! > Bōken Shōnen> Rough > H2 > Touch > Cross Game > Slow Step > Jinbé
> Niji Iro Tōgarashi > Itsumo Misora > Hiatari Ryōkō! > Nine > Miyuki > Short Program

J’aimerai tout d’abord faire un peu le tour de l’œuvre sans trop m’éterniser sur chaque titre : il existe déjà sept billets consacrés à l’auteur sur ce blog. Ensuite je parlerai des différents aspects de l’univers d’Adachi en me référant à ma dernière lecture, Short Program. Il est possible que cette seconde partie dévoile des éléments de ces différentes nouvelles.

Mitsuru Adachi : un auteur prolifique

Touch fit véritablement exploser la carrière d’Adachi. Cette comédie  se dévore au rythme des matchs de baseball, toujours aussi bien exploités chez l’auteur. L’histoire aborde néanmoins avec sérieux et mélancolie des réflexions sur la relation entre deux frères jumeaux. Sous ses apparences de gai luron, Tatsuya privilégie le bonheur d’autrui et manque de confiance en soi, quelque peu effacé devant l’aura de son petit frère Kazeya. Se contentera-t-il de rester en coulisse quand l’amour de la belle Minami est en jeu? Adachi s’applique à montrer combien les actions de chacun sont étroitement liées aux planches muettes esquissant leur enfance. Ce titre emblématique est publié à la même époque que Miyuki, une histoire infiniment moins connue dans nos contrées même si on a eu la riche idée de diffuser son adaptation ratée sous le titre « Tommy Et Magalie ». Un récit autour d’un trio amoureux assez complexe, un peu en marge des autres travaux de l’auteur comme il s’agit d’un des seuls qui ne se concentre pas sur le sport. On y retrouve néanmoins toute la dimension « tranche de vie » et l’humour propres à l’auteur.

Avant Touch, on compte essentiellement des œuvres courtes dont certains shôjos nous sont parvenus dans le quatrième Short Program. Aussi quelques premiers essais. Nine, la première véritable œuvre originale d’Adachi, un brouillon sans trop de saveur mais qui annonce ce à quoi nous habituera l’auteur. Hiatari Ryōkō!, un shojo assez sympathique autour d’une jeune demoiselle qui entre dans une maison d’accueil pour étudiants tenue par sa tante. Oira Houkago Wakadaishou, le récit d’un fanatique de baseball qui profite du temps perdu en classe pour remplir ses batteries (la seule histoire dont on ne dispose d’aucune traduction à ce jour).

Après Touch, l’auteur s’est occupé de deux projets simultanément : Slow Step et Rough. Si le second est bien plus célèbre, j’ai une petite préférence pour le premier, l’histoire d’une jeune fille prise malgré elle au sein d’un embarrassant quiproquo comme un garçon qui la déteste cordialement s’est épris de son avatar déguisé. Rough est original dans la mesure où il aborde un sport rarement abordé en manga : la natation. Il ne me reste pas un gros souvenir de ma lecture – j’avais encore du mal avec son vieux dessin – mais je me rappelle avoir été sidéré devant certaines libertés que s’offre l’auteur et sa façon assez brutale de conclure le récit.

Avant de se lancer dans ce qui sera son plus gros projet, H2, Adachi s’essaye à un genre tout à fait particulier pour lui comme il transporte les ficelles de son récit à l’époque Edo où l’on suit les périples d’une petite famille qui est la cible d’un obscur complot. Niji Iro Tōgarashi semble se démarquer le plus de la routine et pourtant la touche est très facilement reconnaissable comme l’intrigue verse sciemment dans la parodie. A cette époque Adachi commence à dessiner Jinbé, de petites histoires entre un père et sa belle-fille qui feront l’objet d’un one-shot. Une lecture  sympathique mais dont j’ai eu du mal à encaisser la chute même s’il y a des relents de Miyuki.

H2 introduit avec brio l’aire moderne d’Adachi dont le trait devient plus sûr et épuré au fil des publications. Ici on a du baseball et des relations amoureuses enchevêtrées à ne plus s’y retrouver. Je me demande encore comment il a fait pour me tenir en haleine durant 34 tomes et pourtant Dieu sait qu’ont suit avec émotion ce qui rattache nos quatre protagonistes! Tonkam publie chaque deux mois un nouveau volume : dans deux ans, les lecteurs sauront le fin mot de l’histoire. L’auteur a ensuite perdu son temps sur Itsumo Misora, un récit vraiment pas folichon qui verse dans le fantastique primaire, prend des tournures assez fumeuses pour s’achever sur une peau de banane.

Katsu! est aussi particulier comme à l’instar de Rough, il aborde autre chose que le baseball : la boxe. Ne cherchez pas un truc à la Ippo, c’est plus une histoire de famille. Cependant, on retrouve un peu les mêmes tendances à repousser ses propres limites sur le ring mais ça reste très anecdotique. J’étais à l’époque agréablement surpris de voir comment le sport pouvait être abordé avec tant de passion, réalisme et désinvolture. Cross Game est la dernière œuvre d’Adachi sortie en France et vient de s’achever. Le côté tragique de l’histoire ressemble un peu à un retour aux sources  mais la romance sous-sous-jacente va dans un tout autre sens. J’ai senti en lisant certaines critiques que les fans commencent à se lasser de retrouver les mêmes ficelles du récit. Pour ma part,  j’avoue que la fin m’a fait un peu sourire mais l’ensemble a achevé de transpercer mon petit cœur, de me transformer en véritable fanboy d’Adachi.

N’oublions pas le petit one-shot paru en 2006 sous le titre Bōken Shōnen qui rassemble des histoires publiées depuis 1998 ayant pour sujet les réminiscences du passé et les changements engendrés par ce syndrome de l’enfance perdue sur le comportement de l’adulte. On tient ici les nouvelles les plus mûres d’Adachi, peut-être même les plus marquantes et abouties dont on espère toujours une prochaine parution dans nos librairies.

Short Program : l’essence de l’œuvre d’Adachi

Je suis assez d’accord pour reconnaître chez Adachi une trop grande dépendance vis-à-vis des attentes de ses lecteurs et de ses éditeurs. Si son œuvre a eu un tel succès durant trente longues années (à noter qu’il a remporté le Shogakukan Manga Award en 1983 et 2009 : c’est un signe qu’il ne lasse pas son public), c’est parce qu’il n’a pas déçu les attentes d’un lectorat fidèle qui attendait chaque semaine de lire le même Adachi de l’époque Touch dans leur magazine. Il aurait donc du mal à se renouveler et exploiterait toujours les mêmes vieilles ficelles?

Short Program n’est peut-être pas l’œuvre la plus représentative de ce qu’a fait Adachi mais de ce qu’il aurait pu faire. On sent son âme de mangaka quelque peu débridée dans les nombreuses nouvelles qu’il a publiées durant sa carrière. Ces différents récits sont un trésor de subtilités, de sentiments et de fantaisies autour de thématiques chères à l’auteur qui a sous-titré ces anthologies de « Recueils d’histoires courtes sur l’amour et ses complications ». Je vais aborder quelques points en faisant de vagues allusions aux autres travaux de l’auteur afin de dresser un croquis général de l’univers d’Adachi.

La jeunesse : entre nostalgie et amusement

Le regard de Mitsuru Adachi est toujours essentiellement tourné vers la jeunesse. Il peut s’agir d’un regard nostalgique comme dans « Retrouvailles » où une classe se réunit alors que quelques souvenirs du passé apparaissent au fil des pages. Mais il peut aussi aussi s’amuser autour des aventures rendues possibles à cette époque comme dans « Carrefour » qui narre les déboires d’un jeune homme dont la raison de vivre est de croiser chaque jour l’élue de son cœur sur un trottoir ou encore « Short Program » qui marque de façon assez surprenante la rupture d’un tout jeune couple. C’est surtout les aventures autour du passage à l’âge adulte et donc la rencontre de l’âme sœur qui intéresse un auteur qui puise dans ce topos l’essentiel de ses récits : « Socques et diamants », « Indifférence », « Amnésie », « Avant l’arrivée du printemps » et j’en passe. Le printemps, saison chère à Adachi, lourde en passions, en regrets et en actes manqués (« Coup de théâtre »).

Mais la nostalgie peut se colorier d’une teinte bien plus sombres en conséquences chez Adachi. Dans le troisième tome, « Retrouvailles », titre qui fait écho aux retrouvailles du premier tome mais dans un registre auquel l’auteur ne nous a pas habitué. Ici, le temps s’est écoulé dans une plus grande mesure, le fossé s’est déchiré de façon irréversible entre les jeunes amis. C’est certainement l’œuvre la plus sombre aux côtés de « Été blanc » où l’on retrouve un peu les mêmes inquiétudes autour du passage à l’âge adulte. Il faut dire qu’Adachi est un passionné de la « machine à remonter le temps ». On l’a déjà vu avec Bōken Shōnen, on en fait ici l’expérience avec « Sur le chemin du retour », dont chaque partie montre des parcours inversés vers le passé ou le futur avec toujours une réflexion en toile de fond sur la fuite du temps.

L’humoriste et ses ficelles : quiproquo et auto-dérision

Adachi use et abuse des ficelles du quiproquo qui ont fait recette dans « Miyuki » et « Slow Step » pour ne citer qu’eux. Ici on retrouve cet artifice dans « Change », l’histoire de l’amour déçu d’un jeune homme « réconforté » par un petit garçon et « En pleine embrouille » qui raconte les vacances de neige d’un gars qui veut en profiter pour retrouver la correspondante dont il s’est épris, quitte à abandonner si c’est un vrai boudin. Ce n’est pas vraiment la surprise que recherche l’auteur mais il veut surtout montrer les conséquences de chaque méprise sur les protagonistes. Le procédé est repris de manière encore plus grossière dans « L’idole A » et je pense que l’auteur s’est tellement planté dans son idée qu’il n’est pas surprenant que cette ébauche reste sans suite.

Le mangaka s’amuse dans son œuvre. On sent que Tezuka est une de ses références à la façon dont Adachi s’invite dans son récit et éclaire son récit de quelques commentaires judicieux à propos de ses tendances à dessiner des petites culottes, des contradictions nichées au sein de son récit, de la désinvolture avec laquelle il traite certains personnages, du nombre de pages qu’il doit à tout prix pas dépasser, des yeux dans la nuit qu’il se prend un malin plaisir à dessiner même si ça prendra beaucoup d’encre, du statut d’être dégénéré qui colle aux mangakas. Des clin d’œil par ci par là, quelques promotions à gauche à droite : l’auteur est toujours très présent et cela a une influence positive sur l’ambiance. Il se place même au premier plan d’un chapitre de « 5X4P » où le barman décrit solennellement la malédiction du mangaka cravachant jour et nuit sur ses planches, dédié corps et âme à son lectorat. Pas une machine à fric, quoi.

Le sport : plus un prétexte qu’une fin en soi

Le sport se veut plus discret dans Short Program mais apparaît néanmoins dès le premier volume dans « Take off », une histoire étrangement narrée comme elle est faite d’une discussion entre deux potes devant la TV et de quelques flash-back. On observe cette tendance chez Adachi à précéder l’amour d’une quête en considérant le sport comme le moyen d’aller au-delà de ses propres limites pour être digne de l’être aimé. Ce n’est heureusement pas un « celui qui gagnera aura la fille » comme nous le laisse longtemps craindre Rough. Dans « L’appel du printemps », la vue des tuiles à briser sert de déclic au jeune karatéka : son humeur éprouve à ce moment un changement radical qui lui permet de ne plus se laisser tourner en bourrique par un pseudo camarade. Le sport sert ici avant tout à forger l’ego.

L’œuvre d’Adachi se distingue par une approche on ne peut plus succincte du sport où la compétition n’est pas une fin en soi, plus un prétexte que l’objet d’une introduction technique : on ne parle d’ailleurs le plus souvent que de base-ball. C’est le cas du récit intitulé « Éliminez le futur champion » une pure comédie tournant autour d’une autre thématique chère à l’auteur : la destinée. Durant un match de baseball, c’est à peine si on s’intéresse à son déroulement, voyagé entre le banc de touche et les gradins. C’est plus un synopsis 0rné d’une touche « tranche de vie » autour des participants qu’un aperçu réel des évènements. Souvent une rencontre est éludée en une demie page, parfois le lecteur ignore longtemps le résultat même s’il a sa petite idée, que viendra confirmer la suite du récit.

Au fond c’est plus la vie autour du sport qui importe et souvent elle revêt une touche plus tragique. Ceux qui ont lu Touch et Cross Game sauront de quoi je parle. Ici l’auteur nous offre un récit infiniment plus sérieux dans l’ensemble, « Le printemps s’en va ». Le rugby ne semble qu’un prétexte rassemblant les protagonistes mais le drame et ses conséquences rappellera sans doute les œuvres sus-mentionnées car Adachi est très attaché à la thématique de l’être disparu et qui laisse derrière lui un gouffre difficile à combler dans la destinée de ses proches.

« Été blanc » est le récit dont l’aspect semble le moins représentatif de ce que fait Adachi et pour cause : il est inspiré d’une œuvre de Buronson, papa de Ken le survivant. Le récit donne l’impression que la déchirure entre deux amis se crée à l’instant même où l’un d’entre eux fait une bourde magistrale qui met fin à leurs espoirs de koshien alors qu’ils étaient à un seul « out » de la qualification. La tournure que prend l’histoire et sa fin sont trop mélodramatiques pour qu’on reconnaisse l’esprit de l’œuvre d’Adachi mais les dernières phrases prononcées par Hiroshi ne sont pas sans signification et montrent bien tout l’intérêt du sport dans ses travaux : « On ne joue pas au baseball que pour gagner… mais pour se faire des amis…  des amis de toujours… » Buronson ou l’art de nous faire ravaler nos « manly tears » sans trop de subtilité.

A noter que la nouvelle édition place dans « Short Program » un projet qui me semble avoir été avorté par l’auteur : « L’idole A ». Le récit ne donne pas vraiment l’impression d’avoir été prévu pour ce format et le dernier chapitre laisse plutôt attendre la suite dans un magazine de prépublication. Je ne pense pas qu’ils y figurent à titre promotionnel mais plutôt pour pouvoir publier en tankobon une histoire que l’auteur ne continuera certainement jamais. Le genre de récit dans lequel on s’attend à un sursaut d’orgueil de la part de Keita qui reste dans l’ombre de celle qu’il aime et qui a pris sa place comme sosie sur le marbre mais on attendra toujours…

Une œuvre faite de subtilité et de silences

Adachi excelle dans l’art de raconter une histoire sans recourir à un flot de paroles insipides. Certaines scènes expriment plus de sentiments que de longs discours. Le silence est d’or, tout est dans le regard des personnages, leurs gestes et la structure que donne l’auteur à chacune de ses planches. On souligne toujours les moments les plus forts en émotion qui marquent une séparation (la fin de « Retrouvailles » v1), une rencontre (« Carrefour ») ou encore un accident (« Le printemps s’en va »). Mais j’ai tout particulièrement apprécié les petits sketchs essentiellement muets : « Séisme de degré 4 » et « Short mail » qui conclut le volume 3. C’est en parcourant ces quelques pages qu’on sent que Mitsuru Adachi est un véritable artiste qui sait raconter sans écrire, en une sorte de langage universel, des histoires assez banales mais vraiment plaisantes. Ses talents de narrateur ne sont plus à prouver.

Je pense que le récit qui illustre le mieux tout le talent de mise en scène de l’auteur est « Mer carrée », l’histoire d’un petit garçon qui fait le vœu de voir la mer et auquel un extra-terrestre offre une caméra. Les dernières pages ne contiennent qu’un petit commentaire de l’auteur expliquant qu’il s’agit d’un de ses premiers récits qu’il reprend de mémoire, n’ayant plus aucun manuscrit à disposition. Il s’excuse de la qualité d’une petite histoire qui est pour moi l’une des plus belle et subtile de l’ensemble, qui délivre un message très fort en filigrane.

Les petites histoires de la vie ont toute leur place dans le tableau. Il suffit de lire « 5X4P » pour apprécier à juste titre la manière dont Adachi sait dessiner le quotidien de tous les jours dans un petit café où il ne se passe pas forcément grand chose. Paresse et monotonie sont admirablement illustrés mais ce qui marque le plus, c’est que l’auteur parvient à rendre des dialogues banals intéressants en réservant au lecteur une chute qui laisse quelque chose à penser, à interpréter, entre surprise et émotion.

L’art de la chute ouverte mais pas si ambiguë que cela

Adachi offre parfois des chutes assez surprenantes comme par exemple celle de « Short Program » qui demande de revenir un peu sur le dialogue entre nos deux tourteaux au parc d’attraction pour comprendre comment on en arrive là. Avec du recul, on se rend compte que c’est l’évidence même. Celle de « En pleine embrouille » se passe de tout commentaire tellement c’est cocasse. Si on se remémore les capacités de la jeune fille, le pire est à craindre pour l’avenir. Parfois un message suffit à conclure une histoire : « Short Program », « Take off », « Plus », « Murasaki », « Amnésie », « Short Mail » et « Le printemps s’en va ». Autant de récits dans lesquels le simple billet écrit, la missive amoureuse ou les excuses amères prennent une place prépondérante. Déjà Rough s’achevait sur un message enregistré, dépourvu de toute ambiguïté.

Continuons avec la fin de « Éliminez le futur champion », suffisamment explicite pour que le lecteur sache que l’on ne peut pas arrêter les roues du destin quand la machine est en marche. Adachi sait qu’il serait bête d’éclaircir le lecteur à propos d’éléments qu’il peut lui-même interpréter. Les non-dits font infiniment plus d’effet quand il s’agit de deviner la destinée de personnages et il n’allait tout de même pas expliquer en quoi telle ou telle issue est cocasse sous peine de tomber à plat. C’est cette forte accointance entre le lecteur et l’auteur, cette intime complicité qui fait de chaque récit un bon moment de lecture. Souvent l’auteur ne se prend d’ailleurs même pas la peine de préciser l’issue d’un match décisif, la destination d’une balle perdue, laissant le lecteur dans l’expectative ou libre de croire ce qu’il veut.

Il existe néanmoins des fins un peu plus alambiquées dans Short Program. Je pense notamment à celle de « Sur le chemin du retour » (partie 1) où l’on ne sait pas trop où le garçon est rentré avec cette ambiance nocturne vampirique et ces sourires dans le noir. J’aimerai croire qu’il est accueilli à son époque par ses parents mais quelque chose me dit qu’il y a anguille sous roche avec ces élucubrations autour des fantômes… Aussi celle de « Retrouvailles » (volume 3) où je n’ai pas saisi lequel des deux vieux amis se retrouvait étendu mort dans la neige. Meurtre ou suicide? Difficile de trancher vu le changement de vêtements et la présence de la mallette.

Un artiste qui a du mal à se renouveler?

En relisant mes critiques je me rends compte d’une chose : j’ai toujours un peu balancé les mêmes remarques à propos des travaux d’Adachi. Pas vraiment de reproches à formuler, ni de particularités notables d’une série à l’autre. A chaque lecture, j’ai plongé dans son univers avec une aveugle indulgence et ce n’est qu’en fanboy impulsif que j’ai écrit des retours de mes lectures. J’ai voulu faire dans ce dernier billet une sorte de panégyrique acquis à la cause de l’auteur mais j’ai constaté que j’aurais du mal à disserter en large sans me référer à une œuvre. Parler de Short Program n’était pas mon premier objectif mais s’avérait pratique et inévitable comme mes impressions et souvenirs de ces récits sont les plus frais et que finalement l’anthologie offre un tour d’horizon complet des enjeux de l’œuvre d’Adachi, même si elle ne reflète qu’en partie l’addiction que peut engendrer ses longues séries.

Aussi voudrais-je revenir sur certaines remarques qui font d’Adachi un auteur à bout de souffle depuis longtemps, un scénariste qui a du mal à se renouveler. Quand on aurait lu ne serait-ce qu’un seul de ses travaux, on en aurait fait le tour? Baseball, nostalgie, romance: l’auteur a ses centres d’intérêt, c’est tout à fait normal. Ces courtes nouvelles  ne sortent finalement pas de ces sentiers et ont montré en définitive qu’au-delà de consignes éditoriales, ce sont ses propres aspirations qui le poussent à continuer d’exploiter une recette qui gagne et qui continue à nous faire rêver. Il ne s’appelle pas Takehiko Inoue, mais il a réussi avec succès à transporter ses ficelles dans l’ancien Japon (Niji Iro Tōgarashi), ce n’est pas George Morikawa mais il s’est attaqué à l’univers de la boxe. Il ne s’interdit pas non plus dans Q & A d’ajouter à son univers une touche surnaturelle : j’ai un peu peur en voyant ce que cette idée a engendré dans Itsumo Misora. Comme quoi il faut savoir se satisfaire de la routine.

Il est juste néanmoins que l’auteur exploite toujours un peu les mêmes personnages, que ce soit au niveau du design ou du tempérament de chacun. Ils profitent tous d’une sorte de sympathie indescriptible qui montre le regard résolument optimiste et gentillet de leur auteur sur le merveilleux monde de l’adolescence, ses libertés, ses passions, ses excès. Et impossible de savoir en quoi ses héroïnes sont si craquantes : ce n’est pas tant leur regard doux que les quelques espiègleries dont se revêt leur caractère qui est si attachant. Peut-être aussi la classe parée d’indifférence et d’ironie dont s’attachent certaines? Malignes ou lunatiques, tendres ou intempestives, ces héroïnes possèdent toutes un certain charme, un petit quelque chose d’inexplicable. Plus qu’une œuvre qu’il qualifie humblement de « comédies scolaires », c’est une extraordinaire anthologie qu’offre Adachi à l’univers du manga.


  • Je précise que la plupart des artworks viennent du site Adachi-Fan, une adresse proposant un contenu malheureusement à l’état d’ébauche et comme les lieux sont visiblement désertés, j’ai bien peur que le projet soit abandonné. (2.2011 : lien mort)
  • On a disserté en long et en large de Short Program durant sa réédition. Sur Fant’asie, Animint et J-Truc. Cela fait d’autant plus plaisir qu’Adachi n’est pas un auteur dont on parle beaucoup sur la toile malgré son succès.
  • A ne pas manquer cet excellent dossier sur Touch. J’ai reconnu mon propre ressenti devant l’œuvre. Attention cependant : il dévoile des éléments clés du récit.

6 réflexions sur “Mitsuru Adachi – Rendez-moi ma jeunesse!

  1. C’est assez amusant car, en dehors des films Touch, je n’ai lu que les Short Programs d’Adachi, que j’ai grave kiffé si je puis dire.

    Du coup, je ne suis pas vraiment confronté aux problèmes de renouvellement que l’on reproche à Adachi, car, comme tu l’as si bien dit dans ton article, Short Program est un fourre-tout plutôt agréable.
    Mais par contre, j’ai pu pleinement saisir pourquoi ses oeuvres longues marchent. Ca se voit en filigrane, en regroupant un peu toutes les histoires de Short Program.

    Faudrait que je m’y mette un jour.

  2. Très bel article !
    Content que tu aies finalement décidé de te procurer ces recueils, et surtout que tu les aies appréciés (mais bon, c’est du Adachi, il n’y avait pas trop de risques vu ton degré d’attachement au maître qui transparaît tout du long de cet article ^^)

  3. Merci bien. Je me suis procuré les trois premiers recueils en fait car j’ai beaucoup de méfiance à l’égard des shojos d’avant l’ère Touch. Sinon oui, je suis tout acquis à la cause de l’auteur et néanmoins parfois certaines errances (je pense à la façon dont il a tronqué les récits de « L’idole A » et « Itsumo Misora ») me fâchent.

    Corti -> Si tu lisais à la suite Nine, Touch, H2 et Cross Game, tu te poserais rapidement des questions! Je supporte quand même difficilement ceux qui balancent un « quand t’en as lu un, tu les as tous lus ».

  4. Ahah, il me semblait bien que j’avais vu ça quelque part. Du coup, c’était une moins bonne idée de nous mettre l’histoire dans cette anthologie. Il aura fait un sacré hiatus (ce qui n’est pas dans ses habitudes) sur ce coup et je me demande où il va arriver avec cette histoire… Merci pour cette précision!

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