Mars : histoire d’amour et de haine

Dans la mythologie romaine, Mars était le dieu de la guerre et de la destruction. Et c’est bien de ces instincts destructifs nichés au plus profond de l’être humain dont il est question dans ce shojo. Mars n’a rien d’une romance gentillette qui décrirait tout juste en détails les émois amoureux de quelques jeunes romantiques. C’est l’histoire de deux adolescents mal dans leur peau dont la rencontre va déchirer bien des voiles en faisant ressurgir le traumatisme qu’ils traînent depuis des années.

Je connaissais déjà Souryo Fuyumi pour avoir lu ES – Eternal Sabbath. Avec du recul, il était surprenant de voir comment l’auteur parvenait à donner à son trait un style seinen, à des lieues du dessin typiquement shojo (mais pas moins admirable de légèreté et de précision) de Mars. Tout ça pour dire que j’éprouve beaucoup de respect pour cette mangaka qui habille chaque fois ses œuvres d’une esthétique propre aux thématiques abordées. Il suffit de regarder quelques planches du récent Cesare pour s’en assurer.

Mais revenons à Mars. L’histoire révèle donc la rencontre entre deux adolescents, tous deux en seconde année de collège. Rei est un passionné de moto qui fait office de coqueluche dans l’établissement car il plait bien évidemment à toutes les demoiselles avec sa franchise, sa dégaine et son visage d’Apollon. A la fois volage et obsédé, il n’a jamais vraiment aimé personne. Mais il est aussi un être violent qui cède souvent bien trop facilement à ses impulsions quand il trouve la bagarre. Il a quitté sa maison pour vivre dans un studio délabré et s’est vu couper les vivres. Il doit donc vivre de petits boulots pour espérer percer sur les circuits de course à moto.

Kira est quand à elle une jeune fille bien mystérieuse. Associable, très réservée, toujours sur la défensive, résolument refermée sur elle-même, elle semble ne s’être attachée à personne dans l’école. Elle nourrit une passion forte pour le dessin. Un jour un jeune homme lui demande le chemin pour aller à l’hôpital. Timidement, elle se contente de dessiner le trajet au dos d’un croquis représentant une mère et son enfant. C’est ainsi que commence l’histoire de Rei et Kira…

Si Mars commence un peu comme n’importe quelle shojo avec la mise en place de relations amoureuses capillotractées, l’intrigue devient vite beaucoup plus sérieuse quand elle aborde le passé des personnages. Comment se fait-il que Rei ait si peu de souvenir de sa mère décédée dans son enfance ? Pourquoi est-il en froid avec son père ? Qu’est-ce qui le rattachait à son frère jumeau qui s’est suicidé deux ans auparavant ? Le passé du personnage révèle passablement de blancs que lui-même ne saurait remplir, éprouvé psychologiquement par la mort de son frère. Rei est d’autant plus insondable qu’il masque sa douleur par sa gaieté et son arrogance.

Kira est une héroïne vraiment touchante. Son design respire la candeur, son naturel et sa pureté font d’elle une véritable Vénus en quelque sorte. C’est aussi un personnage qui couvre une tristesse infinie et qui a la larme facile. Son attitude de vierge effarouchée ainsi que sa frigidité présente dès les premières planches peuvent surprendre mais ne sont pas dénuées de fondement. J’avoue que son histoire m’a le plus touché mais que je n’ai pu m’empêcher d’éprouver dégoût et incompréhension – à l’instar du héros d’ailleurs – devant son attitude trop docile à un certain moment.

Mars est aussi une œuvre fascinante pour l’approche qu’elle a de la violence. Non seulement la violence qui dans une certaine mesure se justifierait mais aussi la violence gratuite. On surprend Rei a trop bien comprendre certains instincts destructifs. Arrivera-t-il à retenir ses impulsions avant le drame ? Kira s’en effraie mais elle verra qu’elle-même possède cette partie obscure en elle. Même si ce n’est pas son aspect le mieux développé, Mars propose ainsi une réflexion sur le meurtre, le traumatisme et l’aliénation.

Souryo Fuyumi aborde bien d’autres thématiques telles que la dépendance d’un être envers un autre, le voile qui sépare deux personnes proches qu’en apparence. Elle décrit des relations très compliquées entre les personnages mais toujours compréhensibles en relançant l’intrigue par des flash-back bien placés dans le récit. Tout va bon rythme. A noter aussi une approche du sport automobile et des tensions qu’il implique entre celui qui pratique et ses proches. La fascination pour la vitesse et l’évasion à moto rejoignent bien les principales thématiques de Mars.

Car l’œuvre revisite le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Les personnages traînent comme un boulet leur statut de « demi être humain » et semblent devoir se résoudre à rester les pions de leurs tuteurs légaux au détriment de leurs rêves et aspirations. On espère toujours le meilleur pour Rei et Kira, on espère que leur émancipation parviendra à ses fins mais on sait toujours qu’il repose  sur un faible équilibre, que tout risque de se déchirer d’un moment à l’autre.

J’ai un peu exagéré sur les illustrations mais le manga est admirablement dessiné pour un shojo. Il profite de décors très doux mais très réussis et surtout d’un chara design apparemment banal mais d’une pureté inouïe grâce au trait léger de son auteur. Son style met bien en évidence les expressions des personnages. Elle sait aussi admirablement découper les planches et retranscrire les gestes les plus subtils des personnages. Soryo Fuyumi a fait du tout grand travail de ce côté-là.

Mars est donc un excellent shojo qui vous changera des banales productions de Wataru Yoshizumi pour ne citer qu’elle. J’ai en outre compris que Bitter Virgin était finalement le produit d’un pur plagiat. On a affaire à une œuvre bien plus sérieuse dont l’intrigue vire du profond malaise (les thèmes sont parfois durs) à la bonne humeur (humour et camaraderie sont au rendez-vous), à 15 volumes qui se lisent d’autant plus vite que vous vous surprenez souvent à tourner les pages avec une fiévreuse inquiétude. Une très belle histoire d’amour.

3 réflexions au sujet de « Mars : histoire d’amour et de haine »

  1. J’ai aussi adoré Mars. A l’époque de sa sortie, ce manga était quasiment le seul à aborder des thèmes complexes typiques de l’adolescence et la révolte liée à un statut d’adulte en devenir non reconnu par la société, mais finalement assez âgé pour se faire détruire et se détruire soi-même. Le manga avait suscité nombre de très bonnes critiques mais il est bon d’en reparler aujourd’hui, à une époque où il est un peu oublié et, je pense, n’est plus édité.
    Fuyumi Soryo a toujours eu un dessin très fin et vraiment soigné et Mars constitue sans doute un aboutissement car elle avait publié des one-shots sur ce thème auparavant. J’ai lu Mars avant ES et je n’ai pas trouvé la deuxième oeuvre aussi bien que Mars :/

    Je n’ai pas lu Bitter virgin mais j’en ai entendu parler, il est si plagié que ça? :o

  2. Enfin un commentaire sur ce billet, à croire que le shojo est devenu « has been » :p J’ai lu ES avant et j’avoue que j’ai aussi préféré Mars.

    Sinon pour Bitter Virgin c’est l’impression que j’ai eu, oui, car les héroïnes partagent exactement les mêmes troubles. Après c’est peut-être pas si rare que ça mais ça m’a tellement fait tilter…

  3. Non, il n’est pas devenu has been, c’est même totalement le contraire! Mais il sort -comparativement à l’époque où le shojo se faisait rare- BEAUCOUP plus d’oeuvres merdiques. Donc… ça noie les bons morceaux ;_; Mars en a fait les frais je pense, en plus Panini n’est pas vraiment un éditeur qui a le talent de mettre en avant les manga de son catalogue qui sont un peu différents de la masse. Je pense surtout à Princesse Kaguya, aux oubliettes depuis des années…

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