Aoi Bungaku : compil macabre

Aoi Bungaku est l’adaptation de six grands classiques de la littérature japonaise par Madhouse. Ce qui les rattache, c’est l’évocation de l’enfer, de la tentation, de la déchéance, de la sorcière et de la mort. Ces récits appartiennent à la littérature bleue japonaise, genre indissociable à tout chef d’œuvre qui dessine la société en mêlant réalisme et surnaturel.

Ningen Shikkaku (Osamu Dazai, 1948)

Les quatre premiers épisodes livrent l’histoire d’un jeune homme raté, plongé dans l’alcool et les magouilles pour faire honte à un père dont il n’a jamais pu répondre aux attentes. On assiste au spectacle de la dégradation de l’être humain, au réveil du monstre qui dormait au fin fond de son subconscient, des dessins de son enfance. Hallucination d’outre-tombe?

L’homme a pourtant reçu une bénédiction du ciel à sa naissance : il s’attire la sympathie de ces femmes dont il dessine encore en songe le contour des visages. Ces femmes qui l’entretiennent, qui lui font confiance, qui l’aiment, qui lui offrent les plaisirs, le confort, l’équilibre illusoire, sans se rendre compte qu’elles l’enfoncent chaque jour un peu plus dans sa déchéance. Il les conduit au désespoir, à la débauche, à la mort. Mystérieusement attiré par la chute, incapable d’accepter la réalité, il cherche refuge dans la fantaisie, toujours confronté au monstre qui l’habite.

Sakura no Mori no Mankai no Shita (Ango Sakaguchi, 1947)

Un tout autre monde. Nous voici plongés en plein folklore typiquement japonais. Le héros est un colosse impassible, héritier de l’homme de cromagnon ce qui ne l’empêche pas de porter un baladeur MP3 à une époque qui flaire bon les samurais. Quelle dérision. Une ambiance funky délibérément choisie par les adaptateurs du roman. En toile de fond : les cerisiers en fleurs, qui semblent produire un effet second sur notre bonhomme.

Sa rencontre avec le démon va chambouler sa vie. Il se plie malgré lui aux caprices pour le moins glauques de cette enchanteresse à laquelle il ne sait rien refuser. Trancher au sein du son harem, avec du sang qui gicle sur la caméra… Un mélange bizarre, de la tragédie, du grotesque, de la comédie musicale, un sanglier qui parle. Une expérience hors du commun à la fois macabre, hallucinante et bouffonne. L’influence de quelques fleurs de cerisiers et de la maléficienne incarnée sur l’homme déboussolé dans ses fondements et sa nature peut avoir des effets funestes.

Kokoro (Soseki Natsume, 1914)

Kokoro, deux épisodes qui racontent l’histoire d’un moine introduit par un jeune étudiant à son logis où il vit avec la femme qu’il aime. Deux épisodes et pourtant une même histoire. Réécrite sous un différent point de vue sans se laisser aller au jeu facile des cases vides à remplir. Changement de saison : l’hiver laisse sa place à l’été et les faits ne sont plus tout à fait les mêmes par conséquent, bien que la chute reste telle. Le monstre devient victime. L’inquiétude du jeune homme se mue en oppression pour le moine.

Une jeune fille qui emporte le monstre dans ses désirs, sa curiosité, le taquine, le tourmente, le plonge dans une illusion amoureuse avant de le trahir. Mais en apparence, c’est elle la victime, la jeunesse innocente qui s’est laissée séduire. Malgré tout le monstre garde en son cœur la chaleur du plaisir. Précieusement. Le bonheur atteint un degré tel qu’il ne puisse jamais plus resurgir.

Hashire, Melos! (Osamu Dazai, 1940)

Un acteur et un écrivain, promis à un bel avenir. Il devaient partir en semble, tenter leur chance à Tokyo… Mais place à la tragédie Grecque, à la mise en abîme de ce drame qu’est la non-rencontre entre deux hommes. Des désirs déçus et de la confiance rompue. Vaut-il mieux d’attendre ou d’être attendu? Porter en soi l’éternel regret de ne pas pouvoir agir ou celui d’avoir été abandonné? Hashire Melos est une course vers la mort, vers une destinée manquée.

Quand l’espace n’est pas celui de la tragédie on remarque une réalisation très proche de celle de Mouryou no Hako. Même directeur, Ryosuke Nakamura, même équipe. Le récit applique adroitement une transposition du mythe sur la vie de l’écrivain mais la chute laisse à désirer.

Kumo no Ito (Ryunosuke Akūtagawa, 1918)

La mort n’est pas une inconnue pour lui : chaque jour, il la tient au bout de son sabre, pour prouver son existence, sa maîtrise sur les êtres. Mais quand la mort viendra à lui, il devra supporter le poids de tant d’âmes au moment d’empoigner le fil de l’araignée, cette chance qui lui est offerte pour expier ses péchés et échapper aux abîmes. Mais l’assassin fou est-il en mesure d’exprimer des regrets ?

Jigoku Hen (Ryunosuke Akūtagawa, 1918)

« Dessine mon magnifique royaume sur les murs de mon tombeau ». Dit le roi à son peintre. Dessiner l’enfer, ses flammes, la mort. Dessiner ce qui échappe à l’imagination. Extérioriser sa curiosité, son inquiétude, son incapacité à représenter l’horreur sublime. Pour enfin faire de sa vie une œuvre d’art. L’homme, la sorcière, le démon, l’enfer, le surnaturel, le grotesque, la tentation, le péché, l’orgueil, la débauche, l’instinct déréglé, la soumission, l’oppression, l’impuissance, la fantaisie, la déchéance, les regrets, la colère, l’inquiétude, la curiosité, l’oubli. La mort. L’essence d’un chef d’œuvre : le bleu.

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4 réflexions sur “Aoi Bungaku : compil macabre

  1. T’as beau dire que t’as plus envie d’écrire, t’écris tout de même 20x plus que moi. ^o^
    Sinon c’est vrai que ça a l’air intéressant, surtout le style graphique de certains oeuvres comme Melos. :)

  2. L’ambiance des premiers épisodes m’avait bien captivé, j’attendais les sorties pour aller plus vite dans le visionnage. Faut que je pense à me remettre à flots un de ces quatres.

  3. C’est franchement rare les projets omnibus qui m’accrochent et là j’avoue avoir flashé pour chaque récit. Mon préféré reste le second : « Sakura no Mori no Mankai no Shita  » alors que j’ai un peu moins aimé « Hashire, Melos! » Je trouve que c’était quand même la série la plus intéressante de l’automne avec Trapeze.

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