Sekien no Inganock – tendez votre main!

Inganock. Une cité de ténèbres, enveloppée d’un épais rideau de brouillard qui la coupe du monde extérieur. Dix ans auparavant, un événement devait marquer à jamais sa destinée, qui restera dans les annales comme le "renouveau". Un jour que ses habitants portent comme un fardeau, eux qui ont depuis muté en espèces animales, répartis en différentes couches sociales. Inganock, la cité du désordre, de la déraison, de la déchéance, sombre et cruelle mais d’une beauté froide et fantastique. Inganock, la cité dans laquelle le lecteur se perd corps et âme pour s’imprégner de son ambiance si singulière et percer ses secrets.

Dans les taudis de la cité, un médecin ambulant parcourt les ruelles pour soigner la population à l’aide d’un mystérieux pouvoir issu de sa mutation. Apathique et réservé, Gii ne fait pas payer ses services. Ces pauvres bougres en auraient-ils seulement les moyens? S’il n’a pas perdu son apparence humaine, il ne possède plus certains sens tels que le goût et le toucher et surtout semble avoir scellé quelques émotions. Au coin de son œil danse un clown. Cette vision grotesque signifie-t-elle un début de folie? Gii préfère l’ignorer et continuer sa quête altruiste dans les profondeurs d’Inganock, sans s’inquiéter du regard désapprobateur de ses congénères et des gens d’en haut.

Un jour, au hasard de ses pérégrinations, il sauve une jeune fille qu’un "behemoth" s’apprêtait à enlever. Impossible de savoir d’où elle vient mais sa valise emplie d’une luxueuse garde-robe semble signifier son appartenance à une haute classe sociale, peut-être même à l’aristocratie. De plus, Kia a mystérieusement échappé aux mutations qui ont frappé la ville et ses habitants. La jeune fille vivra quelque temps avec Gii et l’assistera comme infirmière. Ses yeux rosés, sa chevelure dorée et son sourire radieux seront comme un rayon de soleil sur la cité d’Inganock et redonneront le sourire à un homme qui l’avait depuis longtemps oublié.

Développé par Liar-Soft et appartenant à la série "What a beautiful people", Sekien no Inganock a été pour moi une expérience très contrastée. Autant j’ai trouvé la lecture terriblement laborieuse par moment, autant l’aura du titre s’avère d’une beauté et d’une grandeur indiscutables. Chaque chapitre introduit une rencontre qui est pour le docteur et son assistante l’occasion d’une réflexion sur la cité et la destinée de ses habitants; une rencontre aux conséquences parfois heureuses, souvent dramatiques et éphémères. L’histoire s’appuie donc sur une structure très épisodique pour accompagner le lecteur toujours plus en avant dans les mystères de la cité et permettre à Gii de mieux comprendre ce qui se passe autour de lui.

Ce que réussit avant tout Sekien no Inganock, c’est à dégager une atmosphère unique et poignante pour ensorceler le lecteur. Cela passe par une superbe réalisation, chaque illustration semblant tout droit sortie d’un livre d’image pour conte de fée, exprimant toute l’éclatante obscurité de la cité où les brumes viennent atténuer la lumière des lampadaires. L’histoire de ses habitants qui supportent le poids de leur mutation ajoute au côté oppressant du tableau et il ressort de ce petit monde une alchimie pittoresque et fantastique. Inganock est la cité de toutes les tares et donc de la misère, du racisme, de la drogue et de la prostitution. Une cité en péril constant car 41 créatures y font régner la terreur et la folie depuis le "renouveau".

Durant son séjour à Inganock, Kia fait toute sorte de rencontres joyeuses, étranges ou inattendues. Il y a tout d’abord cette ravissante "coeurl" qu’elle prend pour la femme de Gii, la féline Ati aux yeux vairons. Il s’agit peut-être du personnage le plus touchant, notamment quand elle prend en main la narration pour décrire la cité et sa lente déchéance depuis son "renouveau". Comment prendre dans ses bras l’homme qu’elle aime quand ses mains ont pris l’apparence de griffes? Comment survivre dans les basses couches de la société quand on est une femme-chat? S’ajoutent bien d’autres rencontres : des abeilles jumelles qui travaillent comme indics, une pianiste hantée de mystérieuses ronces, un tueur qui a décidé de détruire la cité, etc. Tout un petit monde qui va et vient : les destinées se croisent dans la cité, pour le meilleur ou pour le pire. Certains personnages apparaissent tel un refrain dans cette ode que devient au fil des chapitres Sekien no Inganock comme ce chien fou qui creuse dans les profondeurs de la cité. Que recherche-t-il, comment parvient-il à saisir ce qui se passe plus haut là où il est? Ses propos s’attachent une obscure clarté poétique qu’il appartient au lecteur d’interpréter.

Le récit est écrit comme une chanson dont les refrains façonnent toute l’étrangeté. Cette scène où un homme à la montre commente l’ascension d’une spirale d’escaliers en or n’a pas de sens à priori et revient de manière très redondante, sans que l’on puisse dégager une quelconque logique derrière ce procédé. On a beaucoup critiqué le parti pris pour la répétition à travers le récit : les batailles sont toutes racontées avec les mêmes stances, le lecteur doit toujours faire le même choix pour éviter un game over fatidique, Randolph et l’homme à la montre lancent toujours les mêmes tirades monocordes. J’ai personnellement apprécié l’ambiance unique et solennelle qui ressort de cet enchaînement de scènes calquées, ce changement permanent et inopiné de focalisation, rendant la lecture aussi pittoresque que poétique, l’immersion encore plus envoutante et onirique.

Les personnages secondaires sont dessinés sous forme
de sprites monochromes d’un bel effet.

Sekien no Inganock profite aussi d’une bande sonore de qualité, jonchée de mélodies jouées au piano ou au violon, fidèles à l’ambiance mélancolique du titre. Quelques morceaux plus jazzy accompagnent le quotidien de la cité. Les personnages sont admirablement interprétés par des seiyuus qui parviennent à rendre leurs états d’âme sempiternellement tourmentés. Il faut juste noter que les voix sont aléatoirement absentes et que le héros n’est "doublé" que l’espace de quelques répliques. Certains auront l’impression d’un travail à moitié fait. Pour les fans, sachez que c’est Rita qui interprète les génériques.

L’histoire s’apparente plus à un kinetic novel qu’à un eroge, les scènes H étant aussi discrètes que légères et les choix que fait le lecteur se plaquent sur la froide mécanique répétitive du titre. A ce propos, Sekien no Inganock est assez spécial car pour avancer à travers le récit, il ne s’agit pas de faire les bons choix mais de les débloquer lors d’une séquence où le lecteur est invité à pénétrer les "voix intérieures" des habitants d’Inganock. Il s’agit d’explorer les pensées secrètes des protagonistes de chaque chapitre pour comprendre les nœuds de l’intrigue car chacun possède des souffrances qu’il ne veut pas partager. En cliquant sur la main et le masque, on obtient en outre des informations vitales pour comprendre l’histoire complexe d’Inganock. Le but est de découvrir les personnages cachés derrière les mosaïques pour avoir les choix permettant de continuer le récit plus tard. Il faut donc enchaîner les personnages à bon escient pour lire un maximum de pensées. Un concept un peu idiot en définitive, qui tient plus du hasard que de la logique.

Sekien no Inganock est donc un steampunk dont la lecture s’avère tout aussi tortueuse que la destinée de ses personnages. L’univers réclame une totale immersion de la part du lecteur, une attention accrue pour chaque détail du récit. On n’aura jamais réponse à toutes les questions mais plus on aura récolté d’informations durant notre périple, plus on aura de pistes pour interpréter l’épilogue. Personnellement, une seconde lecture sera nécessaire car je me suis noyé sous le flot de théories et j’ai fait l’erreur de trop espacer ma lecture. Mais je tenterai avec plaisir une nouvelle excursion dans Inganock, la cité fantastique.


  • Une autre critique de Sekien no Inganock particulièrement bien écrite.
  • Le webnovel pour en savoir plus sur l’univers complexe d’Inganock.
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